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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 16:43

M. Macron, étoile encore et toujours montante du social-libéralisme à la sauce sapino-hollandaise, va-t-il réussir là où tant d'autres ont échoué, dans un domaine stratégique pour l'avenir de l'économie française ? Car s'il est un point sur lequel tout pourrait se jouer dans les vingt ans qui viennent, c'est bien celui de la manière dont on apprend à conduire une auto, et la manière dont on passe le permis de conduire. Le retour de la croissance a des détours inattendus...

Qu'en est-il aujourd'hui des auto-écoles et du permis de conduire ?

Moyennant quelques centaines d'euro (pas de "s" au pluriel, le mot euro est invariable, et sa division n'est pas un "centime" mais un "euro-cent", terme également invariable), on s'inscrit dans une auto-école, on use ses fonds de culotte dans une "salle de code" où sont projetées des séries de diapositives qui permettent de répondre, le jour de l'examen (ETG. Épreuve théorique générale), au QCM du même métal qui ouvre ensuite le droit à passer l'épreuve théorique. On ne peut être présenté à cette épreuve théorique que par une auto-école*, ce qui lui laisse tout loisir de choisir ses candidats suivant leurs chances de réussites. Ne revenons pas sur le problème des "places d'examen" pour l'épreuve pratique, qui n'est qu'un mode de gestion de la pénurie d'examinateurs, pas plus que sur le fait que les auto-écoles présentant, a priori, leurs meilleurs élèves, elles n'obtiennent pourtant qu'un taux de réussite global guère supérieur à 50 à 60 %, et parfois très inférieur, ce taux variant en fait parallèlement au niveau socio-culturel des candidats.

Au fil des années, l'enseignement a évolué (cela s'appelle "investir dans la formation" dans le jargon de la profession), ou au moins fait semblant.

Les vieux carrousels de diapositives qui tournaient sur les projecteurs Kodak ont été remplacés par des lecteurs de DVD et des projecteurs vidéo, les vieux écrans ont cédé la place à des écrans plats, interactifs parfois. On a renoncé à fumer dans ces locaux souvent exigus, et des boîtiers autonomes ont remplacé le papier-crayon traditionnel – mais côté pédagogie, on a continué comme avant – ouf !

On a continué aussi à remplacer les voitures tous les ans, et les élèves peuvent désormais profiter de la direction assistée, de la climatisation, et de quelques aménagements qui rendent également moins pénible le travail des moniteurs. Mais on en reste toujours à des concepts ou des habitudes d'un autre âge, par exemple cette obligation(?) de s'arrêter sur le second rapport, moraine d'un temps dont seuls les plus de 50 ans peuvent avoir le souvenir. Qu'importe, puisqu'on a toujours fait comme ça.

Et, plus que jamais, puisque les écoles de conduite ne sont pas là pour enseigner la conduite mais pour faire passer, et réussir si possible, le permis de conduire, on se cantonne à ces "parcours d'examen" desquels les inspecteurs ne veulent ni ne peuvent s'écarter, considérant qu'un programme n'est pas fait pour changer – on se demande pourquoi on a changé au cours des siècles les programmes de mathématiques puisque un plus un feront toujours deux.

Il y a une trentaine d'années, certains avaient pensé intégrer à l'enseignement (collège pour la théorie, lycée pour la pratique) général ou professionnel l'apprentissage de la conduite. Au fond, si tout le monde doit savoir conduire, autant généraliser l'enseignement. Les auto-écoles empêchèrent cette réforme, arc-boutées sur des concepts proches de ceux qui firent la gloire – passagère – d'un Pierre Poujade qui n'arrêta pourtant pas la fuite du temps.

Aujourd'hui, il est question de faire passer l'examen théorique (ça, c'est simple, il suffit de savoir lire et écrire, et d'appuyer sur des boutons dans le bon ordre) et pratique (un peu plus compliqué tout de même) par des postiers désœuvrés. Bonne idée, mais pourquoi pas par des enseignants de la conduite (désœuvrés ou pas) ? Le épreuves de mathématiques du baccalauréat ne sont-elles pas corrigées par des professeurs de mathématiques ? Cela semble tout de même plus sérieux que par des éleveurs – sauf le respect que je leur dois – de poules, parfois désœuvrés eux aussi.

Il est question aussi d'évaluer les prédispositions des élèves à la conduite d'une voiture "par ordinateur". Pourquoi pas – quand on voit de quelle façon c'est fait actuellement. Non, disent les auto-écoles. Et quel est leur argument ? Non pas une défense de la compétence, ou de l'intuition, ou de l'expérience des évaluateurs d’aujourd’hui, mais le fait que les futurs évalués pourraient tricher – chez les psy, cela s’appelle une projection.

Il est question de supprimer l'obligation d'effectuer au moins vingt heures d'apprentissage de la conduite avant de se présenter à l'examen – ce qui a produit le fameux "forfait 20 heures". Mais pourquoi 20, et pas 25, ou 15 heures. Aucune auto-école n'est capable de justifier cette mesure prise dans les bureaux d'une obscure direction ministérielle, par des gens qui n'ont qu'un très lointain rapport avec la pédagogie et ses contraintes.

Il est question de faciliter la location de voitures à doubles commandes, ce qui permettrait à des apprentis conducteurs de se perfectionner à moindre coût dans de meilleurs conditions que celles de la conduite dite supervisée aujourd'hui. Non disent les auto-écoles, seuls des formateurs dûment diplômés sont capables d'enseigner convenablement la conduite. Mais, que n'ont-ils enseigné à ce jeune homme qu'on doit appuyer sur le frein pour ralentir et s'arrêter quand un obstacle se présente – j'étais son passager quand j'ai dû crier "freine ! mais freine, bon D... !" pour qu'il réagisse – évidemment, il avait entrepris de redescendre tous les rapports les uns derrière les autres, comme on le lui avait enseigné. Que n'ont-ils enseigné à cette jeune fille de quelle manière on dépasse un véhicule sur une route à double sens, elle qui peut conduire puisqu'elle a obtenu son permis à la première tentative, mais n'ose pas prendre le volant car elle connaît trop bien ses limites ?

Il est question de tirer un trait sur un système qui est loin d'avoir fait ses preuves, le taux d'accident des 18-25 ans (les néo-conducteurs) ayant chuté, certes, mais ne reflétant en rien l'excellence, ou du moins les immenses progrès, constatée de cette formation dispensée par les auto-écoles qui, quelle que soit leur forme juridique ou leur organisation économique, fonctionnent de la même façon depuis des lustres. Les "exploitants" (c'est le terme officiel) d'écoles de conduite pourront toujours défiler dans la rue, bloquer les carrefours, protester de mille façons, il n'en restera pas moins que, calcifiés dans des pratiques d'un autre âge, incapables d'évoluer, leur disparition est inscrite dans l'histoire et est inéluctable.

Régis Hulot avait écrit il y a environ dix ans un texte que je viens de retrouver (voir ci-dessous). Il y évoquait la baisse de la mortalité routière, effet de la volonté politique incarnée alors par Jacques Chirac. Il soulignait l'absence totale, dans le débat comme dans l'action, des enseignants de la conduite. C'est dire à quel point, aujourd'hui, ceux qui viennent nous parler de formation, et d'éducation à la sécurité routière, sont qualifiés pour le faire, eux (et je n'oublie pas la toute petite caste des inspecteurs du permis de conduire, pas prête à abandonner ce pouvoir sans contrôle qui lui a été maladroitement donné) qui n'ont en réalité jamais fait grand chose pour donner à leurs élèves les moyens de conduire en ayant à l'esprit la sécurité, celle des autres et la leur.

*NB. Bien entendu, on peut se présenter comme candidat libre. Je ne vais pas m’étendre sur l'accueil réservé à de tels héros, dont les chances de réussite sont faibles, puisqu'ils n'ont pas appris, non à conduire, mais à conduire à la manière des inspecteurs, en tenant compte des lubies de l'un, du caractère imprévisible de l'autre, des remarques acerbes d'un troisième, sans parler des délais auxquels on est, étrangement, contraint... L'art des "ronds-points", la rétrogradation inutile des rapports (on prononce "rétrogradage des vitesses"), tout cela fait l'objet d'une connivence qui n'a rien à voir avec la sécurité routière.

Dieu merci, nous n'y sommes pour rien !

Les chiffres de l'année sont donc, sinon excellents, du moins très bons pour ce qui concerne la baisse du massacre routier annuel. Cela en est au point que certains vont réclamer la baisse des primes d'assurances, ce qui se fera peut-être, mais plus tard, et si c'est possible…

A qui devons-nous ces vies sauvées, ces blessés légers au lieu de graves, ces drames trop ordinaires évités ? A la baisse généralisée de la vitesse (presque) uniquement due au fait que, hors une réglementation plus sévère, on a multiplié le "risque" d'être pris et puni.

Il aura suffi de quelques radars automatisés (10, 20, 50 actuellement, et près de 1000 promis dans deux ou trois ans) pour que les gens changent de comportement. Il aura suffi de la certitude non pas d'être "flashé" mais que la sanction ne soit plus évitable pour que les automobilistes aillent un peu moins vite, et surtout n'aillent pas plus vite qu'il n'est permis. Et aujourd'hui, il est possible de télécommander les radars, de les régler à 80 km/h sur les routes les jours de pluie, ou à 80 km/h ou 90 km/h à l'approche des zones de travaux sur autoroute… Ainsi, dans ce domaine au moins, une règle obligatoire s'applique, non parce qu'elle convient à celui à qui elle s'applique mais parce qu'elle est une règle obligatoire. Tout un programme ! Il ne reste plus qu'à espérer la même chose dans le domaine du contrôle de l'alcoolémie (et le taux délictuel à 0,50 g/l).

Et nous, les moniteurs, que faisons-nous dans tout cela ? Rien, évidemment, de même que les inspecteurs du permis de conduire et – dit-on – de la sécurité routière. Rien parce que nous n'existons pas en tant que pédagogues, rien parce que nos méthodes (notre pédagogie de caserne) et nos techniques d'enseignement (la répétition inlassable des mêmes gestes sur les mêmes parcours) sont inutiles voire nocives quand on parle de sécurité, rien parce que nous avons renoncé à agir sur les comportements pour ne pas alourdir les coûts de formation, rien parce que nous avons accepté la dévalorisation graduelle et inéluctable de notre travail, rien parce que nous continuons à rêver et à faire rêver nos élèves (de "élever", mais vers quoi ?) de cet extraordinaire instrument de liberté qu'est la voiture et son moteur à combustion interne. Nous nous sommes réduits à des "montreurs-de-comment-ça-marche", nous avons baissé pavillon devant une bureaucratie bornée et veule, nous avons choisi de vendre des formations au lieu d'enseigner, d'éduquer (de ex ducere, c'est à dire conduire dehors, conduire hors de l'obscurité et vers la lumière de la connaissance) nos élèves, nous avons choisi l'abaissement de nos qualités en les partageant avec les parents de nos élèves (la fameuse AAC, arme fatale contre les formateurs !), et nous voilà tout fiers de nous, puisque les auto-écoles n'ont pas eu le moindre effort à produire.

Mille cinq cents morts de moins sur les routes et nous n'y sommes pour rien. Encore quelques milliers de vies à épargner pour parvenir à ce qui sera considéré comme "normal". Ce qui se fera ou ne se fera pas se fera donc sans nous.

Vraiment, merci mon Dieu, de n'être pour rien dans tout cela.

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Published by Régis Hulot - dans Brut de décoffrage
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"Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au-dessus d'eux  l'autorité de personne alors c'est là en toute jeunesse et en toute beauté, le début de la tyrannie."
Platon.

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