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1 août 2009 6 01 /08 /août /2009 22:03

J’ai donc " exagéré " dans mon propos quand j’ai parlé de cette " heure d’évaluation " des compétences de mon rejeton, plus ou moins décidé à apprendre à conduire une voiture.

 

Moi, ce que j’aime, entre autres, c’est la précision, et j’ai l’impression, chère Alexia, qu’il va falloir se retrousser les manches, car on n’avancera pas sur la base de votre seule bonne volonté.

 

D’abord, il n’y a aucune " loi " qui dit qu’il faut (ou qu’il faudrait) procéder à l’évaluation (une heure prévue, mais ici une heure et demie) avant l’inscription. Les auto-écoles sont des établissements d’enseignement à but lucratif, et comme tout bon commerçant, ces établissements préfèrent de beaucoup faire l’inscription (" faire une vente " avait dit devant moi une personne qui parlait de son travail au secrétariat) avant de procéder à l’évaluation. Donc, nous sommes ici dans la pratique commerciale et non dans le législatif ou le réglementaire, et ce n’est pas facile d’échapper aux pratiques commerciales. Les moniteurs salariés sont eux-mêmes dans cette démarche commerciale : plus on inscrit, plus on travaille, plus on garantit son salaire. C'est triste à dire, mais c'est comme cela.

 

Bien sûr, une évaluation reste une [simple] évaluation, écrivez-vous. Et vous avez raison.

Personne n’a jamais demandé à un instituteur de s’engager sur les résultats au bac d’un élève de CM1… et personne ne se fait la moindre illusion sur la valeur d’une évaluation faite dans une auto-école par un moniteur formé en 6 mois. Quand je dis personne, je veux dire personne qui ait quelque lumière sur les us et coutumes des auto-écoles (et des pratiques des inspecteurs, évidemment – je fais ici allusion au taux de réussite qui reste un mystère aussi opaque que les relations de séduction/aversion qui existent entre eux et les enseignants). Ou alors, cette heure passée à remplir des cases sur une grille préétablie (une grille qui doit convenir à tout le monde, et qui par conséquent ne convient à personne) est un moment de grâce exceptionnelle au cours duquel le Ciel s'ouvre pour laisser apparaître la Vérité et la Lumière. La meilleure preuve du caractère totalement aléatoire de l'évaluation, c'est que personne ne confronte jamais les évaluations initiales aux résultats : nombre d'heures d'enseignement pratique, et nombre de tentatives pour obtenir le permis. Allez, je vais y aller de mon exemple, un peu démago j'en conviens, celui de cette jeune fille trilingue, bac+4, ayant travaillé dans plusieurs pays d'Europe et qui a décroché son permis de conduire à la cinquième tentative après une formation pratique de 28 heures (évaluation 25 heures), plus près de 40 heures fractionnées après son premier échec, et conduite accompagnée.

Car l'évaluation, qui a toujours été pratiquée de manière plus ou moins visible, n'a pas pour but de prévenir les futurs élèves de la duré de leur effort d'apprentissage – et du poids de l'effort financier, mais seulement, par une procédure compliquée et bureaucratique, de tenter de limiter les dégâts produits par les professionnels indélicats. On ne fait pas là de la pédagogie, on fait de la défense du consommateur.

 

Revenons à vous et à votre commentaire. Je ne doute pas un seul instant de votre désir de bien faire votre travail, sentiment partagé par la plus grande partie de vos collègues, du moins de ceux qui pratiquent votre art un peu plus de deux ou trois ans, et pas en attendant de trouver autre chose de moins fatigant et de plus rémunérateur. Je crois que vous m'avez mal lu.

Je n'ai fait que m'interroger, dans mon article, sur la manière d'évaluer, sur les critères qui amènent à considérer que le futur élève sait, sait un peu, ou ne sait pas faire tel ou tel geste.

Passer les vitesses, par exemple, ces fameuses vitesses qui sont l'alpha et l'oméga de la conduite, du moins au dire de bon nombre de vos collègues qui font si bien " écouter le moteur " à leurs élèves. J'affirme que n'importe quel âne est capable de passer de 2nde en 3ème dans un véhicule moderne pour peu qu'on roule en ligne droite et sur le plat entre 30 et 50 km/h (je préfère quant à moi dire entre 8 et 13 mètres par seconde, ce qui a un autre sens, en ville en particulier) et qu'une âme généreuse maintienne le volant pour rassurer le cobaye. En revanche, il n'y a pas beaucoup d'enseignants de la conduite (j'en ai rencontré un, pour mon bonheur) qui soient capables de regarder où le jeune apprenti met ses pieds une fois cette manipulation (inutile, voire pernicieuse pédagogiquement parlant) réalisée. Car, si on peut très bien tourner autour d'un giratoire en 3ème, en toute sécurité, le pied au dessus du frein, à une allure de 6 m/s (env. 20 km/h), encore ne faut-il pas avoir pris la détestable habitude de se jeter sur l'accélérateur à tout bout de champ!

Évidemment, je ne vais pas revenir sur la mauvaise installation du jeune homme au volant, et sur le fait qu'on le laisse manipuler les clignotants sans lui avoir expliqué à quoi cela servait, ce qui n'est pas du domaine de l'évidence biblique.

 

Mon âge me permet d'avoir des amis dont les enfants ont à peu près l'âge des miens. Et je suis donc officiellement accompagnateur de jeunes gens et jeunes filles ayant suivi la formation initiale et pratiquant la conduite accompagnée.

Qu'en dire ? Que personne ne semble leur avoir appris à manipuler un volant (autrement que comme ils voient le faire sur TF1 les jours de courses de Formule1), que leur capacité à arrêter (sur une courte distance et dans un court délai) leur véhicule est à peu près nulle, que leur obsession du calage du moteur les amène à des manipulations inutiles du levier de la boite de vitesses (par exemple, le passage de 3ème en 2nde alors que la voiture ne roule pratiquement plus... pour profiter du frein moteur sur une distance d'un mètre cinquante jusqu'au feu rouge), et que leur capacité à analyser oralement le paysage qui défile devant leurs yeux n'a jamais, ou à peine, été sollicitée.

Bref, ils ne savent pas vraiment faire fonctionner la machine qui est entre leurs mains, et ils n'ont pas acquis les comportements susceptibles d'assurer la sécurité des autres (passagers et autres usagers de la route) et d'eux-mêmes.

Je m'arrête là.

 

Mais pas sans avoir insisté sur un fait.

Les jeunes gens dont je parle ne sont pas a priori les victimes de ce que vous appelez des auto-écoles véreuses. Je pense même qu'il n'y a pas un tel nombre de " margoulins " dans cette profession, car, si c'était le cas, les pouvoirs publics qui ont tout intérêt à la paix sociale et à l'ordre, auraient réagi depuis longtemps. Je crois qu'il y a surtout une incompétence globale doublée d'un dogmatisme profond, ces deux mamelles qui assurent la prospérité des bureaucrates.

 

Incompétence. Avez-vous pensé au temps qu'il faut pour former un comptable, une coiffeuse, un charcutier, sans parler des enseignants qui œuvrent dans les écoles maternelles et qui apprennent à des bambins de 4 ans à vivre en société, à se repérer dans l'espace, tout en dessinant des fleurs sur de grandes feuilles de papier ? Deux, trois ans, voire plus pour atteindre une compétence reconnue, et cinq ans pour une institutrice de maternelle ? Et avez-vous comparé avec le temps que vous avez passé à l'étude des comportements des jeunes gens et des jeunes filles, à l'approfondissement de vos compétences en psychologie, en psycho-motricité, en pédagogie... sans parler du nombre d'heures où vous avez réellement appris à enseigner la conduite.

Avez-vous passé au crible de votre esprit critique le fameux GFA, le guide pour la formation des automobilistes qui contient un certain nombre de sottises comme cette élégante traduction du terme anglais de feed-back par " nourrir en arrière " - sauf si une plus récente édition a corrigé la chose. Malgré tout, cela fait tellement penser à cette définition de la charge antichar auto-propulsive : de auto " qui se meut ", propulsive " par les gaz "... Si ce n'était pas dramatique, ce serait follement drôle.

 

Dogmatisme. Car hors la " pédagogie par objectifs ", point de salut.

Puisque vous disposez de ce merveilleux instrument qu'est l'ordinateur, allez donc vous promener sur cette Toile et y découvrir ce qu'est la pédagogie par objectifs (http://cueep.univ-lille1.fr/pedagogie/La_PPO.htm, au hasard), ou par les objectifs comme on dit également. Vous verrez apparaître un des multiples avortons du béhaviorisme (behaviorism en anglais), fécondé par les délires du taylorisme dont le rêve de rationalisation n'avait rien à envier à ceux qui, au nom d'un eugénisme perverti, organisaient la stérilisation des malades mentaux – et ils étaient loin d'être d'affreux nazis. Cette pédagogie est tout sauf un appel à la responsabilité, car elle n'a d'autre but que de créer des mécanismes, et seulement des mécanismes, qui sont bien suffisants pour passer et réussir cet examen de haut niveau ce compétence et de conscience qu'est le permis de conduire. Je parle ici de l'examen, pas de la conduite, qui sont deux choses tellement différentes. Comme le disait avec humour un certain Albert E., physicien, pas besoin de cervelle pour marcher au pas, la moelle épinière suffit.

 

Voilà, j'en ai terminé pour ce soir. A ma colère, une seule explication : le nombre de gamins qui roulent, pour leur vie entière, sur les quatre roues d'un fauteuil roulant, parce que personne n'a eu le courage de leur imposer les contraintes d'un apprentissage sérieux. Ces gosses risquent de nous demander des comptes, un jour. Et qu'aurons nous à dire ? Que nous avons été lâches et faibles ? C'est un peu court, jeune homme, disait le poète.

Faites de beaux rêves

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Published by Régis Hulot - dans Sur la route
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"Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au-dessus d'eux  l'autorité de personne alors c'est là en toute jeunesse et en toute beauté, le début de la tyrannie."
Platon.

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