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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 16:00

Hollywood a fait de ce roman presque totalement autobiographique un film où deux monstres sacrés (Robert Redford et Meryl Streep, mais je n'oublie pas Klaus Maria Brandauer) prêtaient leur talent à une histoire terriblement sentimentale.

Le livre est d'un autre ordre, écrit à la fin des années 30 et décrivant un monde qui est à peine bouleversé par la Première guerre mondiale. Il est l'histoire d'une aventure personnelle qui ne manque ni de panache ni de courage, et qui se termine par un échec, mais il est aussi le témoignage d'un état du monde dans lequel nous avons bien du mal à nous retrouver, celui des véritables colonies, avec son cortège de bonnes intentions et de maladresses, son impérialisme innocent et sa cruauté tranquille envers les « gens de couleur », son désir civilisateur et son ignorance de la multiplicité des civilisations.

Je suis sorti de ce livre en éprouvant tout de même un certain malaise, même si l'auteur y montre un amour de l'Afrique où elle avait souhaité finir sa vie, et une capacité à la communion avec une nature souvent hostile même si elle est d'une beauté saisissante.

 

J'ai choisi ce passage.

 

Un cargo allemand rouillé mouillait dans le port de Mombasa. Le navire était sur le point de rentrer en Allemagne. Je passai à côté, dans la barque d'Ali ben Salem, manœuvrée par six rameurs swahilis, qui faisait la navette entre l'ile et la côte. Il y avait une caisse de bois très haute sur le pont, caisse d'où émergeaient deux têtes de girafes. Farah, qui était monté à bord du cargo, m'expliqua qu'elles venaient d'Afrique-Orientale portugaise et qu'elles étaient destinées à une ménagerie foraine de Hambourg.

Les girafes tournaient leurs têtes gracieuses à droite et à gauche et semblaient fort étonnées – non sans raison, d'ailleurs. Elles n'avaient jamais vu la mer. Dans la caisse, elles avaient juste la place de se redresser et de se coucher. Le monde s'était soudain rétréci autour d'elles, il s'était métamorphosé et les enfermait.

Elles ne pouvaient soupçonner l'étendue de la déchéance qu'elles subiraient en mer. C'étaient des bêtes nobles, fières et innocentes, qui arpentaient doucement la plaine, elles ignoraient tout de la captivité, du froid, de la puanteur, de la fumée, de la gale, et de l'ennui terrifiant qui va de pair avec un monde où il ne se passe rien.

Bientôt, des troupes de badauds portant des vêtements sombres, raides et malodorants viendront par des rues battues par le vent et la pluie glacés pour regarder les girafes et se réjouir de la supériorité de l'homme sur le monde animal muet. Ils vont se moquer des girafes et de leur cou long et fin, ils vont les montrer du doigt tandis que leurs têtes gracieuses aux yeux patients et couleur de fumée se pencheront au-dessus des stalles de la ménagerie. Là, elles sembleront toujours monstrueuses dans cet espace trop petit pour elles. On soulèvera des enfants vers elles, certains en auront peur et se mettront à pleurer, d'autres, en revanche, se prendront d'amitié pour elles et leur tendront du pain. Et les parents trouveront à leur tour que les girafes sont de braves bêtes, et qu'elles ont bine de la chance d'être là.

Au cours des logues années à venir, les girafes rêveront-elles jamais de leur pays perdu ? Mais où sont donc passés l'herbe et l'aubépine, les fleuves et les points d'eau, et les montagnes bleues ? Le vent des plaines, si vif, si clair et tellement embaumé ne souffle plus sur elles. Où sont donc les girafes qui couraient à leurs côtés quand elles se mettaient à galoper sur ces terres ondoyantes ? Elles les ont abandonnées, elles ont poursuivi leur chemin et ne reviendront plus jamais. Et maintenant, où se trouve la pleine lune qu'elles voyaient la nuit ?

Les girafes s'agitent et se réveillent dans leur box qui sent la bière et la paille pourrie.

Adieu, adieu. Je vous souhaite de mourir en route, mais de mourir toutes les deux, pour que l'une de vos nobles petites têtes qui se découpe maintenant par-dessus le bord de la caisse dans le ciel bleu de Mombasa ne se retrouve pas seule, à regarder à droite et à gauche, à Hambourg, où nul ne sait rien de l'Afrique.

Quant à nous, quelles terribles offenses pourrions-nous avoir à pardonner avant que nous puissions demander décemment aux girafes de nous pardonner les nôtres ?

 

 

Karen Blixen, La ferme africaine (Den afrikanske farm), Gallimard, Folio, traduit par Alain Gnaedig.

 

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Published by Régis Hulot - dans A lire ou à pâlir
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"Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au-dessus d'eux  l'autorité de personne alors c'est là en toute jeunesse et en toute beauté, le début de la tyrannie."
Platon.

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