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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 21:52

J'ai évoqué il y a quelques jours le livre de J. Stiglitz. Je viens de le finir enfin(!), et n'ai pas grand chose à modifier de mes premières impressions.

 

Mais il ne serait pas inutile de revenir sur cette affaire des subprimes.

Quand, à la fin des années 1970, à l'occasion du grand chambardement, au moins apparent, de la crise pétrolière, les néo-conservateurs et autres boys de l'école de Chicago ont imposé leurs vues et leur doctrine anti-keynésienne (ils furent les maîtres à penser l'économie du Général Pinochet, de sinistre mémoire), un événement historique a eu lieu. Alors que depuis la fin de la Seconde guerre mondiale une partie toujours plus importante de la richesse créée était distribuée aux travailleurs salariés (et non aux détenteurs du capital), les forces du capitalisme industriel et financier ont réussi à inverser la tendance, tandis que commençait l’œuvre de dérégulation (en français, déréglementation est plus correct) et de mondialisation des échanges industriels, agricoles et financiers. En un mot, les salariés et les petits entrepreneurs allaient être mis en concurrence entre eux sur toute la planète, tandis que leur part de la richesse globale créée allait être réduite (mais leur part dans la population active augmentait : part du gâteau plus petite, à partager entre plus de gens...). Et il était pourtant relativement facile de faire accepter ce nouveau contrat (anti)social : d'une part, beaucoup de salariés n'étaient pas malheureux de profiter des bienfaits de la baisse des prix des appareils (numériques ou pas) ou des produits (produits alimentaires, vêtements... en provenance de pays à bas coût de main d’œuvre) qui devenaient soudain plus abondants, d'autre part le monde de « l'économie administrée », sous les attaques répétées de la première puissance mondiale dirigée par Ronald Reagan, montrait de plus en plus ses faiblesses tout comme sa difficulté à démontrer avoir trouvé la voie du progrès et de l'opulence – l'URSS vivait son Vietnam en Afghanistan, le communisme vivait le crépuscule de l'avenir radieux, et la capitalisme allait triompher.

Fin de l'Histoire ? Pas vraiment, car elle aurait aussi pu être datée du 15 août 1971, date de la fin de la convertibilité du dollar décidée par Richard Nixon...

 

Comme le souligne Stiglitz, il y a bien longtemps que le pouvoir d'achat réel des classes pauvres et moyennes n'augmente plus aux États-Unis, et c'est aussi le cas ailleurs.

Il a donc fallu trouver un moyen de répondre aux aspirations, voire aux rêves, de ces populations auxquelles on avait promis l'abondance, et même le bonheur dans l'abondance. D'où cette idée assez diabolique du crédit, de la possibilité de consommer autant que si le salaire augmentait, et même plus, en trouvant (on dit « adossant » en langage bancaire) cette ressource nouvelle dans une valeur sûre, incontestable, la maison que tout états-unien rêve de posséder (et il ne sont pas les seuls). Et comme le prix des maisons ne pouvait qu'augmenter, et ne faisait qu'augmenter, la capacité à emprunter ne cessait de croitre. Un jour, les arbres grandiront jusqu'au ciel, semblaient prétendre les banquiers, mais on connait la suite.

 

Nous l'avons échappé belle. Si certains ont un tout petit peu de mémoire, ils se souviennent des projets présentés par un candidat à la présidence de la république, un certain Nicolas Sarkozy, qui voulait faire de la France une nation de propriétaires. Tous propriétaires, et aussi tous susceptibles de bénéficier du crédit hypothécaire qui, jusqu'en 2006 et 2007 (alors que la crise était déjà déclenchée aux États-Unis), était présenté comme le moteur d'une nouvelle croissance. Je voudrais faire assez de crédit à Nicolas Sarkozy et croire qu'il était à l'époque aussi mal informé que le citoyen lambda, et que les banques françaises, moins libérées de contraintes réglementaires que leurs homologues américaines, auraient pris moins de risques, et commis moins de fautes que ce qu'on a constaté outre-Atlantique. Il n'empêche, on tremble rétrospectivement à l'idée que cette crise aurait pu se déclencher deux ou trois ans plus tard, quand les banques se seraient engouffrées dans ce nouvel eldorado sans issue, sans issue pour les emprunteurs, évidemment.

 

Tout cela n'est pas sans rappeler de quelle manière les « petits actionnaires » furent grugés lors de l'affaire du canal de Panama il y a plus d'un siècle, ou par la quasi faillite du tunnel sous la Manche, et plus généralement de quelle façon les intérêts privés savent conserver les bénéfices et mettre les pertes à la charge de la collectivité, qu'elle soit celle des contribuables ou celle des naïfs qui croyaient faire une bonne affaire, mais n'étaient pas de taille face à leurs prétendus alliés.

 

Pour diner avec le diable, il faut avoir une longue cuillère.

 

Faites de beaux rêves.

 

 

Joseph E. Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, traduit de l'anglais (américain) par Paul Chemla, LLL Les liens qui libèrent, février 2010.

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Published by Régis Hulot - dans A lire ou à pâlir
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"Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au-dessus d'eux  l'autorité de personne alors c'est là en toute jeunesse et en toute beauté, le début de la tyrannie."
Platon.

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