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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 16:54

Mon cher Vassili,

 

J'ai beaucoup hésité à t'écrire, ne voulant pas étaler complaisamment les soucis que nous avons ici depuis quelques semaines ou quelques mois, mais j'entends dire à la radio tellement de choses contradictoires que je tiens à t'expliquer (te rassurer sera difficile) notre situation.

 

Comme tu le sais, depuis les dernières élections et malgré le changement de majorité à l'Assemblée nationale, les choses ne s'arrangent pas. Il faut dire que le précédent gouvernement ne nous a pas fait de cadeaux, et que c'est avec stupeur que nous avons appris que, depuis des années, nous avions été trompés par ces gens qui se partageaient le pouvoir au nom de leur "compétence". Découvrir que les principaux décideurs, au plus haut degré de l'État, avaient tout simplement truqué les comptes publics pour permettre notre entrée dans l'Euroland, et tout autant truqué les budgets et les statistiques, et cela avec la complicité et l'aide d'une banque d'affaires américaine (Goldman Sachs, dont l'ancien président pour l'Europe vient d'être nommé à la présidence de la BCE, la banque centrale européenne!), cela a été un rude coup auquel les gens ont bien du mal à croire vraiment.

La confiance dans la politique, les hommes politiques et les décideurs financiers et économiques a pris pas mal de plomb dans l'aile, ce qui peut expliquer, au moins en partie, la colère des gens que tu vois défiler ou occuper la rue dans la capitale (sans oublier qu'il en est de même dans plusieurs autres villes du pays).

 

Trêve de considérations générales, voici ce qui se passe désormais à la maison.

 

Nous t'avions dit que notre grande fille avait obtenu son diplôme d'infirmière. Elle avait commencé, comme beaucoup dans sa situation, par faire de l'intérim. Il y a deux ou trois ans, cela ne posait pas de problèmes, et on doit avouer qu'elle gagnait assez bien sa vie, du moins pour une débutante. Mais depuis l'annonce du premier plan d’austérité (celui du printemps dernier imposé par le FMI et lesbanques), les choses sont moins simples, et les employeurs se font moins nombreux. Le CDI qu'elle a décroché en mars dernier va peut-être être annulé, à moins qu'elle obtienne un aménagement pour garder ce travail. D'après ce qu'elle dit, ses horaires seraient allongés, et elle devrait se contenter d'un jour de repos par semaine, contre deux actuellement, en jouant sur des heures supplémentaires qu'elle doit accepter. Et tout cela dans un contexte d'augmentation de la charge de travail. Il faut dire que dans son domaine (les résidences médicalisées pour personnes âgées), la plupart des établissements étant privés, les investisseurs craignent de manquer de clients capables de payer 2.000 ou 3.000 euro mensuels. Alors, on "serre les boulons", mais ce sont toujours les employés qui jouent le rôle de la rondelle.

Le plus difficile, c'est qu'elle va certainement devoir renoncer à s'installer chez elle et avec son ami, alors qu'elle rêvait de son indépendance. Les prix des loyers s'envolent depuis ces derniers mois, et les bailleurs demandent de plus en plus de garanties, ce qui fait qu'elle va devoir rester chez nous pour une durée encore indéterminée. Cela ne nous dérange pas, mais cela ne pourra durer toujours.

 

Notre numéro deux, qui vient de passer son bac, va commencer une année de classe préparatoire. Encore un enseignement privé et coûteux, comme il y en a presque pour toutes les études désormais, auquel on ne peut échapper. Mais, si il y a quelques années nous envisagions cette hypothèse sans inquiétude, les choses ont changé. Nous avons dû lui expliquer que si nous pouvions lui offrir cette année une fois, il ne serait pas possible, vu les circonstances, de financer une seconde année au cas où il échouerait. Il est donc au pied du mur, et il se demande quelle solution de repli il pourrait trouver, sachant bien que les places seront de plus en plus chères partout. Il n'est pas rassuré, et nous non plus.

 

Les deux derniers sont encore à l'école, mais ce n'est pas plus simple pour autant. Tu sais comme nous les multiples embûches que doivent surmonter les enfants, et la pression qui est mise sur eux dès le collège, avec les choix d'options, de filières, etc. C'est pire au lycée, avec une sélection qui paraît parfois impitoyable, surtout aux yeux des jeunes qui n'ont pas forcément une idée précise de ce qu'ils veulent faire. Ils ont toujours entendu parler de la crise, ils se demandent bien ce qui va leur arriver de pire, maintenant qu'une autre crise, et bien pire, est à nos portes.

 

J'ai un peu honte de me plaindre, mais je dois avouer que je n'arrive pas à trouver une justification à ce qui nous arrive à tous ici.

 

Valérie, qui a la chance d'être fonctionnaire donc à peu près protégée de la hantise du licenciement, va voir son salaire réduit de multiples façons. On parle d'une réduction brute de près de 10%, et d'une augmentation des diverses cotisations, ce qui va peser deux fois sur ce qu'elle perçoit à la fin du mois. De plus, un peu sur le modèle de la "journée de solidarité" au bénéfice des vieux, il est certain qu'elle va perdre une semaine de congés, ce qui revient à travailler une semaine sans être payé. Enfin, dans le cadre de ces restrictions budgétaires dont on nous rebat les oreilles depuis des semaines et des mois, le remplacement d'un fonctionnaire sur dix (ce n'est pas une blague!) partant en retraite va encore plus charger la barque. Et cette retraite, il vaut mieux qu'elle n'y pense pas trop, car l'âge d'accès est repoussé aux calendes grecques (ça, c'est de l'humour presque involontaire).

De mon côté, tu connais ma situation. Les employés, même qualifiés, des petites entreprises de services vont rapidement monter dans les charrettes de licenciements qui vont être provoquées par les fermetures d'entreprises. Dans ma boite où nous sommes quatorze, le patron, avec qui on peut discuter assez librement encore, n'a pas caché son pessimisme. Baisse des commandes du fait du ralentissement de l'activité, disparition d'un certain nombre de donneurs d'ordres, et menaces sur l'emploi, comme on dit. Je l'aime bien, mon patron, c'est quelqu'un d'assez agréable et qui ne manque pas de courage (je ne ferais pas ce qu'il fait, c'est certain), mais j'ai le sentiment qu'il va aussi profiter de la situation pour donner un coup de pouce à la productivité, le travail des deux ou trois qui seront mis à la porte pouvant bien être fait par ceux qui seront trop heureux de rester et de sauver leur poste. Que va-t-il se passer en cas de menaces tangibles pour notre emploi et notre salaire ? Est-ce que ce sera le conflit, ou cela se fera-t-il en silence, honteusement ? Si tout le monde partageait l'effort, ce serait acceptable, mais, rien que l'idée que dans cette entreprise les seuls à payer des impôts sont les salariés, et pas les mieux payés, cela attise les jalousies et détériore les relations.

Je l'avoue, je tremble un peu. On va écorner mon salaire à coup de hausse de cotisations et des contributions, mais j'ai encore plus peur de me retrouver sans travail. Les indemnités de chômage vont, elles aussi, être sévèrement réduites, la durée de versement va être raccourcie, et à mon âge il n'est plus question de trouver un autre poste équivalent : les jeunes qui ont vingt ans de moins, sont plus diplômés et sont prêts à tout pour un emploi sont une concurrence qui me disqualifie d'office.

 

Pendant qu'à la radio nous entendons évoquer la valse des milliards (pour nous, on parle d'une "aide" qui pourrait atteindre cent milliards d'euro), nous vivons au jour le jour les effets de cette tornade qui ne semble pas chagriner nos voisins européens. La hausse de la TVA généralisée a été très vite répercutée par les commerçants (avec un petit coup de pouce supplémentaire?), les tabagiques voient le prix du paquet de cigarettes s'envoler (ce n'est pas un mal), l'essence va bientôt coûter deux euro et plus le litre (répercussion sur les prix automatique), sans oublier la hausse des impôts sur le revenu (un célibataire paiera des impôts directs dès 8.000 euro annules) et des impôts locaux, et je préfère en passer. Tout ce qui se paie coûte plus cher, même les produits de base comme les pâtes ou le riz qui étaient traditionnellement la ressource des plus pauvres, tout ce qui est perçu est réduit (allocations familiales et prestations sociales, remboursements médicaux, subventions pour les cantines scolaires, etc.). Nous avons l'impression que, pour des raisons qui nous échappent, notre niveau de vie va baisser de 10 ou 20%, sans que cela résolve le moins du monde les problèmes dont on nous dit qu'ils sont posés.

 

Nous ne sommes pas encore désespérés, nous savons bien qu'on peut toujours se relever, mais ce n'est pas facile à vivre, et encore plus difficile à expliquer aux enfants, malgré leur âge qui leur permet de comprendre.

 

Voilà donc des nouvelles de France, mon cher Vassili, les nouvelles de tes amis qui se faisaient une joie d'aller vous rendre visite en Grèce cet été, dans ce pays qui semble avoir échappé, du moins c'est l'impression que nous avons, aux rigueurs imposées par le finance internationale.

 

Bien à toi.

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Published by Régis Hulot - dans Brut de décoffrage
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"Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au-dessus d'eux  l'autorité de personne alors c'est là en toute jeunesse et en toute beauté, le début de la tyrannie."
Platon.

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