Tous mes lecteurs le savent, j'ai une tendresse particulière pour AREVA, cette grande entreprise française qui construit (ou qui voudrait construire) un peu partout dans le monde des réacteurs nucléaires grâce auxquels l'électricité sera aussi abondante que bon marché, réalisant paradoxalement le rêve du camarade Lénine en montrant que “ le bonheur, c'est le capitalisme libéral plus l'électricité ”. On sait aussi que le grande force de AREVA réside dans l'aveugle soutien qui lui est garanti par les différents gouvernements français, toutes tendances confondues, qui en ont fait un des fers de lance de notre politique industrielle et de nos “ grands contrats à l'export ”.
Il y a peu, j'avais évoqué, à l'occasion de la diffusion d'une documentaire à la télévision, les difficultés rencontrées par AREVA, et les autres firmes engagées dans cette aventure, dans la construction du premier EPR en Finlande. Du béton non conforme aux ferraillages douteux, des exigences des uns à celles des autres, des conflits multiples au sujet des délais ou des conditions de mise en œuvre du cahier des charges, la situation est telle que, de toutes façons, cette affaire sera un gouffre financier et AREVA aura bien du mal à en faire une démonstration de son savoir-faire. Côté savoir-faire, ce seront plutôt les avocats des uns et des autres qui devront en faire preuve.
Comme tout va bien côté EPR, on apprend aujourd'hui que les autorités de sûreté française (pour l'EPR de Flamanville et celui qui doit être construit en Seine-Maritime), anglaise (pour les projets au Royaume-Uni où EDF a beaucoup investi et a aujourd'hui une part importante dans la production électrique) et finlandaise (pour l'EPR dont les finlandais essuient les plâtres) demanderaient une révision de la conception du réacteur! De la conception, vous avez bien lu! Un peu comme si, six mois avant la livraison d'un Airbus A380 les autorités chargées de la sécurité aérienne demandaient que soient revus en profondeur les systèmes de sécurité fondamentaux de l'appareil. On croit rêver.
Je ne peux m'empêcher d penser à un autre fleuron de la haute technologie nucléo-française, le fameux Super-Phénix qui devait , lui aussi, nous assurer l'énergie électrique en abondance et au prix de l'eau tiède. Il devait même permettre à la fois de recycler et détruire les déchets des autres centrales, tout en produisant plus de combustible qu'il n'en consommait. La pierre philosophale, doublée d'une rente pour l'éternité.
Il a fallu déchanter. Après avoir englouti les francs par dizaines de milliards (en valeur constante, cela dépasserait certainement les 10 milliards d'euro d'aujourd'hui), il a fallu fermer le fameux réacteur de l'avenir, et revenir à plus sage, ou un peu moins fou. Sans régler aucun problème, d'ailleurs. J'ai bien peur que cette aventure du réacteur “ de la troisième génération ”, resucée de ce qui se faisait avant, ne se termine à la manière de Super-Phénix.
Ce qui serait d'ailleurs une bénédiction, quand on considère tout ce qui pourrait être fait dans le domaine de l'efficacité énergétique, des économies, de la production décentralisée, avec les sommes colossales consacrées au nucléaire aujourd'hui. Alors je rêve de cet oiseau mythique qui ne renaitrait pas de ses cendres...
Faites de beaux rêves.
Abus de confiance et détournement de fonds publics.
Ce sont les deux chefs d'inculpation qui ont été retenus par Mme Xavière Simeoni, juge d'instruction, pour renvoyer devant un tribunal correctionnel un ancien président de la République, Jacques Chirac, élu une première fois en 1995, puis réélu en 2002 dans des circonstances qui n'ont pas été à la gloire de l'Histoire de France et des électeurs de ce pays. Pourtant, le parquet – dont il n'est pas malvenu de rappeler qu'il dépend hiérarchiquement du ministre de la justice – avait estimé que l'affaire [des chargés de mission de la ville de Paris] devait faire l'objet d'un non-lieu, tant pour ce qui concerne l'ancien président que les autres personnes inquiétées, au nombre desquelles on compte (hélas) un ancien secrétaire général de la CGT-Force ouvrière, le frère de l'actuel président du Conseil constitutionnel, et un petit-fils du fondateur de la Vème République, fondateur qui doit d'en retourner dans sa tombe.
La nouvelle faisait la une du Monde vendredi soir, avec une grande photo sans doute ancienne nous montrant un Jacques Chirac encore jeune mais au regard teinté d'inquiétude.
Mon premier sentiment a été une grande, une belle, une intense satisfaction. Celui qui, depuis tant d'années, avait nargué les juges du haut de son immunité, allait enfin avoir à rendre des comptes. Cette immunité, qu'il devait certainement à un Roland Dumas lui-même malmené dans l'affaire ELF, qui lui avait permis d'abandonner aux rigueurs de la loi pénale ceux qui l'avaient bien servi, et servi jusqu'à endosser seuls des responsabilités assurément partagées avec l'ancien chef de l'État, un certain Alain Juppé (pour ne nommer que lui) en sait quelque chose.
Puis j'ai été saisi d'une sorte de honte, ou plutôt cette honte est revenue, celle que je ressens depuis pas mal de mois en voyant de quelle façon l'actuel président de la République, ses ministres ou les personnes qui en tiennent lieu, ses conseillers plus ou moins spéciaux ou particuliers, toute cette cour qui s'agite dans ce qu'elle croit être les hautes sphères de l'État. Depuis des mois, en effet, il ne se passe pas de semaine sans que nous soit offerte une nouvelle occasion d'être ridicules aux yeux du monde, une nouvelle raison de nous lamenter d'avoir pour gouvernants de tels individus. Le choix est vaste, de la non-invitation de la Reine d'Angleterre aux cérémonies de juin dernier en Normandie à ce honteux et nauséabond (et grand, en prime !) débat sur l'identité nationale...
Mais pourquoi avoir honte, au fond, alors que je devrais être furieusement fier? Fier qu'il existe encore dans ce pays des juges qui ont le courage, prenant appui sur des lois qui sont les mêmes pour tous (elles sont par nature “ universelles ”), de se présenter à la porte du palais de l'Élysée quitte à être éconduits (en réalité “ éconduites ”, c'était deux femmes), ou de renvoyer M. Chirac en correctionnelle malgré l'avis d'un procureur, donc d'un ministre. Il faut que la volonté de justice soit bien forte, bien ancrée dans les esprits, que les juges soient bien confiants dans une opinion publique, pour qu'un tel événement arrive. En un mot, il faut que la démocratie soit bien vivante dans ce pays pour qu'un tel événement arrive. Il y a bien de quoi en être fier.
Faites de beaux rêves.
En bas de l'écran, le bandeau défile tranquillement, rubrique par rubrique. En vrac, football, Iran, agriculteurs, circulation... et cette rubrique “ SDF ”. Pour dire quoi ? Que depuis le 1er janvier de cette année, ce sont “ au moins ” 277 personnes qui seraient mortes dans la rue, ou vraisemblablement des conséquences de leur qualité de “ SDF ”. 277 personnes en 289 jours, presque une par jour.
L'autre jour, en réunion de parents d'élèves, nous évoquions le rappel fait à nos enfants sur le danger des conduites addictives, comme on doit désormais dire. Le danger ? Je me suis laissé aller à demander combien de personnes mouraient d'overdose chaque année en France, et combien d'heures de travail effectuait la police (sans compter tous les autres intervenants dans ce domaine) pour lutter contre un fléau dont tout un chacun sait qu'il gagne du terrain sans discontinuer depuis des années. 5, 10, 50, 100 personnes ?
Et combien d'heures, quelles sommes sont consacrées à éviter la mort, chaque jour, d'une personne jetée à la rue, été comme hiver ?
Faites de beaux rêves.
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