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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 09:39

Il n'a pas fallu moins de onze albums à Jean-Michel Charlier et à Jean Giraud pour raconter la longue traque par Mike Steve Donovan, alias Lieutenant Blueberry, des détenteurs du trésor de la Confédération défaite le 9 avril 1865, puis son implication dans le complot contre le Général Grant, enfin son ralliement à la cause indienne après qu'il a été trahi par ses propres compatriotes et banni par ses frères d'armes, et finalement sa réhabilitation (le onzième et dernier album de la série, Arizona Love, qui arrive quatre ans plus tard, est d'une toute autre facture).

 

Après avoir définitivement assuré le sauvetage des Indiens qui l'avaient accueilli, au prix de mille efforts et autant de ruses aussi ingénieuses les unes que les autres (La tribu fantôime), puis récupéré l'intégralité du trésor que tout le monde croyait perdu (La dernière carte) Blueberry va démasquer les comploteurs qui menacent la vie de Grant, et participer à leut mise hors d'état de nuire (Le bout de la piste).

 

Du Bout de la piste, on peut dire qu'il s'agit du dernier album "ancienne manière" de celui qui a su, avec les créateurs qui firent le renommée du journal Pilote (Mâtin, quel journal!), redonner vie à une bande dessinée qui avait décidé de ne plus se contenter de raconter de belles histoires.

 

Jean Giraud, dit aussi Gir, et Moebius, est mort aujourd'hui. Plus de vingt ans après Charlier disparait un des piliers de la bande dessinée du vingtième siècle.

Ceux qui ont aimé tant les aventures de ce militaire aussi indiscipliné que courageux, mais ont aussi été séduits par les mondes imaginaires que Moebius savait créer, sont un peu tristes, même s'ils savent que cette la est désormais bien droite jusqu'aux pluès beaux paysages...

 

Mais il nous reste, heureusement, toutes ces traces du passage parmi nous de celui qui a su nous faire rêver, et peut-être nous rendre un peu meilleurs.

 

Faites de beaux rêves.

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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 10:10

On pourra, si on le souhaite, se plonger dans le livre de Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme (Le contrat. Karachi, l'affaire que Sarkozy voudrait oublier) qui tente d'enquêter sur l'attentat de Karachi (8 mai 2002) à l'occasion duquel quinze personnes, dont onze employés de la DCN (Direction des constructions navales), ont été assassinées.

Services secrets et spéciaux, États commanditaires, exécuteurs des basses besognes, valises de billets, ministres et hauts fonctionnaires, intermédiaires douteux, paradis fiscaux, fraude fiscale à grande échelle, tout se mêle et s'entrecroise pour brosser le paysage d'un monde obscur, violent, injuste, au service d'intérêts honteux et inavouables.

Une sorte de roman policier " pour de vrai " qui peut, selon l'humeur du jour, vous casser définitivement le moral ou vous laisser espérer un avenir meilleur.

 

Bonne lecture à tous.

 

 

Le contrat. Karachi, l'affaire que Sarkozy voudrait oublier, par Fabrice Arfi et Fabric Lhomme. Les documents Stock. Paris 2010.

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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 09:00

C'est en 1974 que la majorité des Français va découvrir un mot, une idée, un mouvement : l'écologie. Et cela par la grâce d'un homme de 70 ans connu des seuls milieux universitaires ou presque, René Dumont, un agronome auteur d'un petit livre publié douze ans auparavant intitulé L'Afrique noire est mal partie. René Dumont sera en effet le premier candidat écologiste à la présidence de la République.

Or, l'un de ceux qui avaient créé l'écologie politique à la fin des années (19)60 - rappelons le 18 mars 1967 le naufrage du Torrey Canyon -, était mort le 15 février 1973.

 

Pierre Fournier est né le 12 mai 1937. Doué pour le dessin, il réussit le concours de professeur de dessin de la ville de Paris à 22 ans, mais il n'exercera ce métier que quelques semaines, car sa vraie vie est ailleurs, même si, pour vivre, il travaille à la Caisse des Dépôts et Consignations.

Dès 1962, il place quelques premiers dessins dans Hara-Kiri, au New Yorker, et même dans Minute (comme Reiser à ses débuts, ce qui ne lasse pas d'étonner). Il fait assez rapidement sa place, malgré tout, chez Hara-Kiri, tout en restant un peu en dehors du style et de la ligne éditoriale du journal. Parallèlement, il est de tous les combats de l'écologie naissante, dont il est pratiquement l'inventeur, en particulier contre les projets de construction de centrales nucléaires dans sa région de prédilection (manifestations de 1971 - 15.000 personnes le 10 juillet - contre la centrale de Bugey, dans l'Ain).

 

Prenant en quelque sorte ses distances avec ses camarades de rédaction, il fait de plus en plus entrer dans les colonnes du journal bête et méchant ses préoccupations qui naissent de son amour de la nature, de sa fondamentale nostalgie de la vie à la campagne, de son désir révolutionnaire et novateur. Et ce qui va provoquer la création d'un autre journal, avec le soutien du Professeur Choron, qui sera La gueule ouverte (le premier numéro, en novembre 1972, contient son "premier et dernier éditorial"). Fournier va trouver là le moyen de donner toute sa mesure : critique forcenée de l'option nucléaire française qui, selon lui, ne peut qu'engendrer une société centralisée de violence et de contrôle renforcé des citoyens, et pédagogie enthousiaste du savoir-vivre écologiste en transmettant le savoir sous toutes ses formes (construire son chauffe-eau solaire, faire son compost végétal, voire monter son micro-émetteur pour fanatiques de radios libres).

 

Quarante ans après sa mort, les propos et les objectifs de Fournier restent étonnamment d'actualité : société centralisée, surveillance renforcée, dépendance à l'énergie et destruction du milieu naturel. Si, il y a cinquante ans, l'Afrique noire semblait mal partie, il semble bien aujourd'hui que l'Europe, et plus k

largement le monde, soit aussi bien mal partie, et près d'arriver au pire.

 

Bonne lecture à tous.

 

 

Fournier, précurseur de l'écologie, par Patrick Gominet et Danielle Fournier, Dessins et chroniques de Pierre fournier parus dans Hara-Kiri, Charlie Hebdoet La Gueule ouverte. Les cahier dessinés/documents. Collection dirigée par Frédéric Pajak. Paris 2011.

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 21:52

J'ai évoqué il y a quelques jours le livre de J. Stiglitz. Je viens de le finir enfin(!), et n'ai pas grand chose à modifier de mes premières impressions.

 

Mais il ne serait pas inutile de revenir sur cette affaire des subprimes.

Quand, à la fin des années 1970, à l'occasion du grand chambardement, au moins apparent, de la crise pétrolière, les néo-conservateurs et autres boys de l'école de Chicago ont imposé leurs vues et leur doctrine anti-keynésienne (ils furent les maîtres à penser l'économie du Général Pinochet, de sinistre mémoire), un événement historique a eu lieu. Alors que depuis la fin de la Seconde guerre mondiale une partie toujours plus importante de la richesse créée était distribuée aux travailleurs salariés (et non aux détenteurs du capital), les forces du capitalisme industriel et financier ont réussi à inverser la tendance, tandis que commençait l’œuvre de dérégulation (en français, déréglementation est plus correct) et de mondialisation des échanges industriels, agricoles et financiers. En un mot, les salariés et les petits entrepreneurs allaient être mis en concurrence entre eux sur toute la planète, tandis que leur part de la richesse globale créée allait être réduite (mais leur part dans la population active augmentait : part du gâteau plus petite, à partager entre plus de gens...). Et il était pourtant relativement facile de faire accepter ce nouveau contrat (anti)social : d'une part, beaucoup de salariés n'étaient pas malheureux de profiter des bienfaits de la baisse des prix des appareils (numériques ou pas) ou des produits (produits alimentaires, vêtements... en provenance de pays à bas coût de main d’œuvre) qui devenaient soudain plus abondants, d'autre part le monde de « l'économie administrée », sous les attaques répétées de la première puissance mondiale dirigée par Ronald Reagan, montrait de plus en plus ses faiblesses tout comme sa difficulté à démontrer avoir trouvé la voie du progrès et de l'opulence – l'URSS vivait son Vietnam en Afghanistan, le communisme vivait le crépuscule de l'avenir radieux, et la capitalisme allait triompher.

Fin de l'Histoire ? Pas vraiment, car elle aurait aussi pu être datée du 15 août 1971, date de la fin de la convertibilité du dollar décidée par Richard Nixon...

 

Comme le souligne Stiglitz, il y a bien longtemps que le pouvoir d'achat réel des classes pauvres et moyennes n'augmente plus aux États-Unis, et c'est aussi le cas ailleurs.

Il a donc fallu trouver un moyen de répondre aux aspirations, voire aux rêves, de ces populations auxquelles on avait promis l'abondance, et même le bonheur dans l'abondance. D'où cette idée assez diabolique du crédit, de la possibilité de consommer autant que si le salaire augmentait, et même plus, en trouvant (on dit « adossant » en langage bancaire) cette ressource nouvelle dans une valeur sûre, incontestable, la maison que tout états-unien rêve de posséder (et il ne sont pas les seuls). Et comme le prix des maisons ne pouvait qu'augmenter, et ne faisait qu'augmenter, la capacité à emprunter ne cessait de croitre. Un jour, les arbres grandiront jusqu'au ciel, semblaient prétendre les banquiers, mais on connait la suite.

 

Nous l'avons échappé belle. Si certains ont un tout petit peu de mémoire, ils se souviennent des projets présentés par un candidat à la présidence de la république, un certain Nicolas Sarkozy, qui voulait faire de la France une nation de propriétaires. Tous propriétaires, et aussi tous susceptibles de bénéficier du crédit hypothécaire qui, jusqu'en 2006 et 2007 (alors que la crise était déjà déclenchée aux États-Unis), était présenté comme le moteur d'une nouvelle croissance. Je voudrais faire assez de crédit à Nicolas Sarkozy et croire qu'il était à l'époque aussi mal informé que le citoyen lambda, et que les banques françaises, moins libérées de contraintes réglementaires que leurs homologues américaines, auraient pris moins de risques, et commis moins de fautes que ce qu'on a constaté outre-Atlantique. Il n'empêche, on tremble rétrospectivement à l'idée que cette crise aurait pu se déclencher deux ou trois ans plus tard, quand les banques se seraient engouffrées dans ce nouvel eldorado sans issue, sans issue pour les emprunteurs, évidemment.

 

Tout cela n'est pas sans rappeler de quelle manière les « petits actionnaires » furent grugés lors de l'affaire du canal de Panama il y a plus d'un siècle, ou par la quasi faillite du tunnel sous la Manche, et plus généralement de quelle façon les intérêts privés savent conserver les bénéfices et mettre les pertes à la charge de la collectivité, qu'elle soit celle des contribuables ou celle des naïfs qui croyaient faire une bonne affaire, mais n'étaient pas de taille face à leurs prétendus alliés.

 

Pour diner avec le diable, il faut avoir une longue cuillère.

 

Faites de beaux rêves.

 

 

Joseph E. Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, traduit de l'anglais (américain) par Paul Chemla, LLL Les liens qui libèrent, février 2010.

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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 16:22

J'ai acheté Le Monde (daté dimanche 7 – lundi 8 août 2011, donc tombé des presses le samedi 6 en fin de journée) peu après 11 heures ce dimanche matin. On se demande ce que regarde, en ce 5 août, ce trader de la bourse de New York ornant la première page, la NYSE, pour parler comme ceux qui savent. Mais le titre est explicite : Crise : l'Amérique dégradée, le G7 tétanisé.

Ce n'est que demain matin, peu avant l'heure du déjeuner, qu'on saura si la bourse de Tokyo a clôturé en baisse, en chute libre, ou a totalement perdu pied, et quelles ont été les réactions des autres bourses asiatiques, et s'il faut parler de krach boursier qui ne manquera pas de s'étendre à l'ensemble du système économique et financier mondial. Attente fébrile pour certains, ou dans l'indifférence pour d'autres, selon les intérêts qu'on peut avoir ou les conséquences qu'on peut craindre. Sans compter ceux qui ont déjà la tête sous l'eau.

 

En page 10 du quotidien, sur à peine deux demi-colonnes, voici la mise en garde de Pékin qui pose ses « exigences » en « estimant révolu le temps de facilités accordées à Washington ». Il fallait tout de même s'y attendre, et, après la dégradation le 3 août de la note de la qualité de la dette des États-Unis par l'agence de notation chinoise, ce sont les autorités officielles du premier créancier de l'économie états-unienne qui haussent le ton et font monter les enchères.

 

Et pendant ce temps, il semble que personne ne soit capable de dire de quoi demain sera fait, et ce qui pourrait être fait pour que demain n'apporte pas une nouvelle catastrophe. Car il est difficile de ne pas la sentir à notre porte, cette catastrophe, et on se demande, alors que tout le monde sait que la chômage va augmenter en France dans les prochains mois (ce qui n'est pas très bon pour la « croissance »), combien de temps notre pays pourra se croire un ilot de tranquillité dans un océan d'incertitudes, et quand la fameux « AAA » de la dette française ne sera plus qu'un souvenir.

 

 

Je me suis attaqué aux 450 pages d'un des derniers livres de Joseph E. Stiglitz (dont le titre français est Le triomphe de la cupidité et le titre original Freefall, tout un programme !), prix Nobel d'économie de son état, et grand pourfendeur des thèses ultra-libéralistes mises en œuvre par le duo Reagan-Thatcher, chacun de son côté de l'Atlantique. Inutile de tenter de faire croire qu'il s'agit d'un livre facile à lire, ou même plaisant, seul le ton général de la conférence, et la volonté d'être aussi pédagogique que possible, venant au secours du lecteur peu compétent en économie que je suis.

Si les premiers chapitres sont consacrés à l'analyse de la crise de 2008 (qu'on a appelé la crise des subprimes en France et ailleurs) en donnant un grand nombre d'informations qui n'avaient pas été particulièrement développées par les médias français (dommage, car on aurait mieux compris) au fil des mois, il explique ensuite les tares et les insuffisances du système financier, et se tourne ensuite vers un avenir qu'il veut meilleur. Stiglitz est en effet un libéral, en ce sens qu'il préfère la liberté du marché à l'économie administrée, quels qu'en soient les instigateurs et les buts. Mais il affirme également que l'État, la puissance publique a le devoir de veiller à l'intérêt commun, cet intérêt commun ne pouvant pas être que la somme des intérêts individuels. Il est peut-être en cela « socialiste », mais au sens où le socialisme s'oppose à l'individualisme.

 

Au-delà de la difficulté de la lecture, on prie les dieux que ce genre d'ouvrage inspire un peu les futurs candidats au(x) scrutin(s) de 2012, eux qui semblent avoir décidé, dans leur grande majorité, de ne pas trop en dire afin de ne pas effrayer le chaland...

 

Mais quand les hommes courageux reviendront-ils ?

 

 

Faites de beaux rêves.

 

 

Joseph E. Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, traduit de l'anglais (américain) par Paul Chemla, LLL Les liens qui libèrent, février 2010.

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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 16:00

Hollywood a fait de ce roman presque totalement autobiographique un film où deux monstres sacrés (Robert Redford et Meryl Streep, mais je n'oublie pas Klaus Maria Brandauer) prêtaient leur talent à une histoire terriblement sentimentale.

Le livre est d'un autre ordre, écrit à la fin des années 30 et décrivant un monde qui est à peine bouleversé par la Première guerre mondiale. Il est l'histoire d'une aventure personnelle qui ne manque ni de panache ni de courage, et qui se termine par un échec, mais il est aussi le témoignage d'un état du monde dans lequel nous avons bien du mal à nous retrouver, celui des véritables colonies, avec son cortège de bonnes intentions et de maladresses, son impérialisme innocent et sa cruauté tranquille envers les « gens de couleur », son désir civilisateur et son ignorance de la multiplicité des civilisations.

Je suis sorti de ce livre en éprouvant tout de même un certain malaise, même si l'auteur y montre un amour de l'Afrique où elle avait souhaité finir sa vie, et une capacité à la communion avec une nature souvent hostile même si elle est d'une beauté saisissante.

 

J'ai choisi ce passage.

 

Un cargo allemand rouillé mouillait dans le port de Mombasa. Le navire était sur le point de rentrer en Allemagne. Je passai à côté, dans la barque d'Ali ben Salem, manœuvrée par six rameurs swahilis, qui faisait la navette entre l'ile et la côte. Il y avait une caisse de bois très haute sur le pont, caisse d'où émergeaient deux têtes de girafes. Farah, qui était monté à bord du cargo, m'expliqua qu'elles venaient d'Afrique-Orientale portugaise et qu'elles étaient destinées à une ménagerie foraine de Hambourg.

Les girafes tournaient leurs têtes gracieuses à droite et à gauche et semblaient fort étonnées – non sans raison, d'ailleurs. Elles n'avaient jamais vu la mer. Dans la caisse, elles avaient juste la place de se redresser et de se coucher. Le monde s'était soudain rétréci autour d'elles, il s'était métamorphosé et les enfermait.

Elles ne pouvaient soupçonner l'étendue de la déchéance qu'elles subiraient en mer. C'étaient des bêtes nobles, fières et innocentes, qui arpentaient doucement la plaine, elles ignoraient tout de la captivité, du froid, de la puanteur, de la fumée, de la gale, et de l'ennui terrifiant qui va de pair avec un monde où il ne se passe rien.

Bientôt, des troupes de badauds portant des vêtements sombres, raides et malodorants viendront par des rues battues par le vent et la pluie glacés pour regarder les girafes et se réjouir de la supériorité de l'homme sur le monde animal muet. Ils vont se moquer des girafes et de leur cou long et fin, ils vont les montrer du doigt tandis que leurs têtes gracieuses aux yeux patients et couleur de fumée se pencheront au-dessus des stalles de la ménagerie. Là, elles sembleront toujours monstrueuses dans cet espace trop petit pour elles. On soulèvera des enfants vers elles, certains en auront peur et se mettront à pleurer, d'autres, en revanche, se prendront d'amitié pour elles et leur tendront du pain. Et les parents trouveront à leur tour que les girafes sont de braves bêtes, et qu'elles ont bine de la chance d'être là.

Au cours des logues années à venir, les girafes rêveront-elles jamais de leur pays perdu ? Mais où sont donc passés l'herbe et l'aubépine, les fleuves et les points d'eau, et les montagnes bleues ? Le vent des plaines, si vif, si clair et tellement embaumé ne souffle plus sur elles. Où sont donc les girafes qui couraient à leurs côtés quand elles se mettaient à galoper sur ces terres ondoyantes ? Elles les ont abandonnées, elles ont poursuivi leur chemin et ne reviendront plus jamais. Et maintenant, où se trouve la pleine lune qu'elles voyaient la nuit ?

Les girafes s'agitent et se réveillent dans leur box qui sent la bière et la paille pourrie.

Adieu, adieu. Je vous souhaite de mourir en route, mais de mourir toutes les deux, pour que l'une de vos nobles petites têtes qui se découpe maintenant par-dessus le bord de la caisse dans le ciel bleu de Mombasa ne se retrouve pas seule, à regarder à droite et à gauche, à Hambourg, où nul ne sait rien de l'Afrique.

Quant à nous, quelles terribles offenses pourrions-nous avoir à pardonner avant que nous puissions demander décemment aux girafes de nous pardonner les nôtres ?

 

 

Karen Blixen, La ferme africaine (Den afrikanske farm), Gallimard, Folio, traduit par Alain Gnaedig.

 

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 09:47

Pas facile de parler de Malaparte, ce journaliste, diplomate, soldat, écrivain (etc...) dont le parcours sinueux est pour le moins déconcertant.

 

Pas facile de parler de ces deux livres lus dans la foulée, où la poésie se mêle à la brutalité, où le lyrisme semble marcher l'amble avec l'abjection. Malaparte parle de la guerre, il décrit la guerre, la vie des soldats sur le front de Finlande ou à Naples, les tueries, la dégénérescence morale, la solitude, mais aussi une certaine beauté du monde, dans des tableaux successifs, des sortes de fresques qu'on découvrirait en passant d'une pièce à l'autre dans une maison pavée de souffrance.

 

Pas facile de supporter certaines pages en se disant que c'est aussi cela qu'il faut regarder pour voir l'abîme du monde, loin des conventions qui veulent que l'atroce soit à peine évoqué. Et pourtant, pourquoi ne pas montrer l'atrocité du monde, au prétexte que cela vous soulève le coeur?

 

 

Faites de beaux rêves.

 

 

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 08:33

 

Il faut être honnête, il y a des sujets particulièrement rébarbatifs, et même qui font fuir les meilleures volontés du monde. Au nombre de ces pensum, la fiscalité – sauf à croire que c'est dans l'enthousiasme et l'allégresse que chacun d'entre nous remplit sa déclaration annuelle de revenus...

 

Et pourtant, la question des impôts est en effet tout sauf technique, écrivent C. Landais, Th. Piketty et E. Saez dans leur ouvrage Pour une révolution fiscale. Et ils ajoutent qu'il s'agit d'une question éminemment politique et philosophique, sans doute la première d'entre toutes.

 

Voilà donc un livre à lire bien vite, parce qu'il apporte de multiples précisions sur un système auquel, à ce jour, bien peu de gens comprennent quoi que ce soit (même dans le milieu très sélect des fiscalistes), et qu'il considère, à juste raison, qu'un impôt (l'impôt, tous les impôts, tous les prélèvements et taxes divers) incompris est un impôt refusé et illégitime.

Mais les auteurs précisent aussi que cette tare n'est peut-être pas innocente, puisque, du fait de la structure des revenus et des patrimoines d'une part, et des choix faits par le législateur (parlement et gouvernement, plus les administrations) d'autre part, les prélèvements obligatoires aboutissent à un système régressif. En un mot, on paie proportionnellement plus d'impôts et taxes quand on gagne (revenus du travail ou du capital confondus) 1.500€ bruts par mois que quand on gagne 60.000€ bruts. Cela paraît paradoxal, mais c'est ainsi.

 

Ce livre n'est pas seulement une charge contre un système, c'est surtout un tremplin vers un autre système, la proposition d'une nouvelle donne fiscale, fondée sur un recours déterminé à l'impôt direct, progressif, prélevé à la source, sur la base d'une très large assiette. Car, pour les auteurs, seule une refonte totale de la fiscalité permettra d'assurer son efficacité tout en préservant les capacités d'action de l'État et la vigueur de la démocratie.

 

Alors, qui voudra bien s'y coller ?

 

 

 

Pour une révolution fiscale. Un impôt sur le revenu pour le XXIème siècle. Camille Landais, Thomas Piketty, Emmanuel Saez. La république des idées, Seuil, janvier 2011, et le site internet associé www.revolution-fiscale.fr

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 06:19

Les éditions P.O.L (comme Paul Otchakovsky-Laurens – site officiel ici, et d'autres renseignements là) ont publié en janvier 2011 un délicieux et réjouissant récit de Iegor Gran, l'écologie en bas de chez moi, dont un volume m'a été fort généreusement et fort opportunément offert il y a peu.

 

Tout commence dans le hall d'entrée d'un immeuble parisien, où l'auteur trouve un jour une sorte d'annonce écrite à la main et en capitales : "Ne manquez pas ! Le 5 juin, projection du film Home de Yann Arthus-Bertrand, sur France 2. Nous avons tous une responsabilité à l'égard de la planète. Ensemble, nous pouvons faire la différence".

 

C'est là que commencent un peu moins de 200 pages et 20 chapitres où Iegor Gran s'interroge sur le tsunami écologiste qui submerge à la fois nos comportements et l'idéologie dominante autour de laquelle se structure le politiquement correct quotidien.

A travers le naufrage progressif d'une amitié qui ne résiste pas au conformisme de l'un, et à la réticence spontanée de l'autre, la critique des gestes obligatoires pour sembler digne d'une vie sociale acceptable et conforme aux normes, il nous amène peu à peu au seul véritable débat qui semble compter quand on aborde le sujet de l'écologie : dans le débat entre "nature" et "culture", où doit-on placer la frontière qui sépare le bien du mal. Autrement dit, si on affirme la beauté et la bonté absolues de la nature, on en vient à condamner la culture (l'apport de l'homme au monde, par le monde, pour le monde), et si on place au-dessus de tout la culture, on en vient à relativiser la place de cette nature (ni si belle, ni si pure, ni si bienveillante...) qui doit rester au service de l'homme.

 

Bien plus qu'un pamphlet, voici un livre qui nous aide à garder les yeux un peu ouverts... en nous rappelant que l'esprit-critique reste notre meilleur rempart contre la sottise.

 

Bonne lecture à tous, et faites de beaux rêves.

 

 

L'écologie en bas de chez moi, récit, Iegor Gran, P.O.L éditeur, 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris VIème, 2011.

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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 12:32

Je ne crois pas avoir démérité. Reçu à Noël, je termine ce 17 février le "dernier Houellebecq", honoré du prix Goncourt, La carte et le territoire*.

 

Autant vous le dire tout de suite. Houellebecq, c'est tout de même un écrivain très énervant, et on se demande pourquoi, par exemple, à son âge et vu le talent qu'on lui (qu'il se) prête, il se complait à plaquer un peu partout au fil des pages des autocollants publicitaires.

Tous ces détails, dont on finit par se demander s'ils n'ont pas pour but de manifester une quelconque gratitude envers ceux qui auraient pré-financé l'écriture du roman – toutes les hypothèses doivent être prises en considération, hélas – ne sont pas sans risque. On n'ira pas tout vérifier, mais il se peut que des lecteurs ayant des lumières plus que précises sur tel ou tel sujet, s'amuseront de l'emploi de termes peu appropriés, ou d'une relecture qui laisse passer des coquilles qui montrent qu'à tenter de trop en faire, on finit par se prendre les pieds dans le tapis de sol de la voiture, fût-elle luxueuse. Arrivant page 199, on découvrira que Michel Houellebecq sait bien que la Bugatti Veyron est la voiture la plus rapide – et la plus chère – du monde, qu'elle est bien équipée d'un moteur de seize cylindres en W d'une puissance de 1001 chevaux, hélas, il s'aventure à préciser que ce moteur est complété par quatre turbopropulseurs... là ou quatre turbocompresseurs auraient suffi. Cela vaut mieux, d'ailleurs, pour rouler sur les routes, grandes ou petites, de ne pas être équipé de quatre grandes et belles hélices mues par des turbines, des turbopropulseurs, en quelque sorte.

 

Ce mauvais coup porté, je peux maintenant parler d'autre chose.

 

Je ne sais pas si j'ai aimé ou pas ce livre, qui m'a paru manquer le plus souvent de souffle, de vigueur, d'allant. On est souvent dans une sorte de morne platitude, voulue et assumée certainement, une forme de détachement qui n'est pas ce que je préfère. Et, de temps à autre, voici comme un mouvement qui se profile, comme une onde qui nous emporterait, mais qui souvent retombe d'elle-même. Dommage, car, incontestablement, voilà un auteur qui sait écrire, dont la langue, qui n'est pas recherchée et nous évite ainsi une forme de pédantisme, est toujours claire, précise, limpide, vivante.

 

Aimé? Pas Aimé? Pas du tout aimé cette manière de se mettre en scène, de faire de soi-même un sujet de contemplation pour les autres, à commencer par le principal – mais est-ce encore vrai? – personnage du roman, photographe et peintre, et surtout, cette complaisance qui prend la forme d'un portrait-charge de sa propre personne, qui manque définitivement de distance et modestie.

 

Il faut savoir finir un livre. Houellebecq a-t-il su finir ce roman? Pas sûr, à mes yeux, car il nous inflige une troisième partie dont on se demande ce qu'elle peut bien apporter au récit. À moins que ce ne soient les deux premières qui n'aient rien à voir avec le roman. Il sombre dans le mauvais roman policier bien écrit, deux situations assez incompatibles, dans des descriptions qu'on retrouve dans les mauvais "romans de gare" (j'en ai lu), avec une chute totalement invraisemblable.

 

Dommage. J'aurais aimé en rester au destin relativement neutre de ce peintre photographe, et de sa lente extinction. J'aurais aimé une sorte d'homogénéité dans une récit qui ne manque pas d'intérêt, surtout par son style. Ce style qui a peut-être emporté la décision d'un jury.

 

Faites de beaux rêves.

 

 

*La carte et le territoire, Michel Houellebecq, roman, Flammarion, Paris, septembre 2010.

 

 

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"Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au-dessus d'eux  l'autorité de personne alors c'est là en toute jeunesse et en toute beauté, le début de la tyrannie."
Platon.

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