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27 avril 2015 1 27 /04 /avril /2015 16:14

Puisqu'on nous parle en permanence de dette, de cette dette qu’il est inenvisageable de ne pas rembourser et qui plane au-dessus de nos tètes, de cette dette des États qui rend impossible toute autre perspective que son remboursement, je me suis laissé aller à tenter de trouver par mon propre effort quelques points d'appui théoriques qui m'aideraient à répondre à cette question : la dette, qu'est-ce que c'est ? Et maintenant, qui rembourse, et à qui ?

 

David Graeber - que je n'ai pas l’honneur de connaître personnellement mais dont la quatrième de couverture nous dit qu'il est "l'un des intellectuels les plus influents selon le New York Times et initiateur d'Occupy Wall Street à New York" - a écrit il y a moins de cinq ans un gros livre qui semble bien tordre le cou à un certain nombre d'idées reçues, y compris des Pères fondateurs de l’Économie* que furent les Adam Smith et autres David Ricardo. Il nous explique comment, sous pratiquement toutes les latitudes, la société du crédit a précédé l'invention et l'usage des pièces de monnaie (qui n'ont par ailleurs rien à voir avec l'invention du papier-monnaie), et que ces "sociétés du troc" si chères à nos économistes classiques n'ont pratiquement jamais existé, sauf en cas de crises très particulières. L'histoire économique est donc, pour lui, à revoir avec des yeux neufs, et surtout bien ouverts.

Quant à la notion de dette (ces dettes qui doivent, évidemment, être remboursées), il en fait une analyse bien différente de celle des comptables du FMI ou de l'Eurogroupe. Pour lui, la dette n'est pas un problème économique, c'est une des facettes de nos conceptions du bien et du mal, la source du vocabulaire où on trouve les idées de culpabilité, de pardon, de rédemption. La dette est donc une construction sociale qui fonde le pouvoir, ce qui nous éloigne bien de ces lancinants rappels à rembourser sa dette - même celle qu'on n'a pas soi-même fait naître.

"L'histoire montre", explique Graeber qui est, avant économiste, docteur en anthropologie, "que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en terme de dettes - cela crée aussitôt l'illusion que c'est la victime qui commet un méfait."

 

La dette des États, dont on connaît la source pour sa plus grande partie (corruption, marchés déséquilibrés, et, plus récemment, prise en charge des dispendieux errements des banques commerciales privées), n'a pour David Graeber d'autre destin que de disparaître, d'être annulée - et pas "restructurée", et de permettre enfin que l'effort commun soit dirigé vers le futur et non consacré à apurer le passé. Il y a plusieurs millénaires, la civilisation mésopotamienne, pour éviter l'explosion sociale, savait "effacer les tablettes".
Il est grand temps que le passé cesse de dévorer l'avenir.

 

 

*dont nous savons tous, désormais, qu'elle est tout, sauf une science

 

 

David GRAEBER. Dette. 5000 ans d'histoire. Traduit de l'anglais par Françoise et Paul Chemla. Éditions Les Liens qui Libèrent 2013. Titre original Debt : the first 5000 years.

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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 12:11

Le principe du chauffage urbain est relativement simple : au lieu de multiples petites chaudières dans chaque maison ou chaque appartement, voire de moyennes chaudières dans chaque immeuble d'habitation ou groupe d'immeubles, on crée une grosse, très grosse chaudière qui alimente un réseau où circule de l'eau très chaude qui sera ensuite distribuée dans chaque habitation, quelle qu'en soit la structure ou la dimension. Rien de bien différent de la distribution d'eau, de gaz, etc. À Nantes, c'est le gros chantier actuel : on éventre les rues sur des centaines de mètres pour poser la tuyauterie du chauffage central de l'avenir, qui sera mis en service à relativement brève échéance (2017 au plus tard).

Bien entendu, comme il sied à une municipalité de gauche (c'est à dire socialiste – ces socialistes qui préconisaient, il n'y a pas des siècles, la municipalisation des sols pour lutter contre la spéculation foncière), la réalisation de ce projet a été confiée à une entreprise privée du groupe GDF-Suez dans le cadre d'une délégation de service public (DSP), sous le sempiternel prétexte que les communes sont pauvres et qu'elles n'ont pas les moyens de financer de tels investissements et pas les compétences pour les réaliser. On sait ce qu'on peut penser de ces opérations de DSP, qui sont une des sources de la corruption des esprits quand ce n'est pas celle des mœurs politiques.

 

Le problème n'est pas là. Il y en a bien d'autres.

 

Quid de la chaudière ?

Une grosse machine qui brûlera les déchets urbains, sans omettre d'y injecter un carburant solide, liquide ou gazeux, les ordures ménagères ayant une détestable propension à ne pas brûler spontanément. Quel que soit le mélange, cela signifie aussi qu'il sera nécessaire, indispensable même, de produire un volume minimum d'ordures ménagères pour permettre le fonctionnement du système. Un minimum, qui aura certainement tendance à augmenter dans la mesure où la tentation sera forte de chercher à étendre le réseau ou les usages de la chaleur produite. On voit déjà l'incompatibilité entre cette contrainte et l'autre contrainte qui nous est à coup sûr imposée : réduire le volume des déchets, réduire la consommation d'emballages, réduire le gaspillage de matières premières. Il se susurre déjà que, en cas d'insuffisance de déchets à brûler, on pourra faire appel aux structures de tri sélectif qui pourront alors fournir quelques camions de papier pour alimenter le système. Ouf !

On espère tout de même, sans aller jusqu'à l'utilisation en cascade de la chaleur résiduelle, que le système a été conçu pour fonctionner en cogénération chaleur-électricité. Sur ce point, pas de nouvelles précises.

 

Quid du réseau ?

L'eau (très) chaude sera transportée dans des canalisations isolées simplement enterrées (l'ensemble des installations est "prévu pour une durée de vie de plus de trente ans", dit-on). On aurait pu imaginer que, s'agissant d'un chantier très important et coûteux, et fait pour durer puisque dans vingt ans l'ensemble des installations et de la gestion sera rétrocédé à la commune, on aurait choisi un procédé permettant une surveillance et un entretien aisés et bon marché – installer ces canalisation dans des galeries accessibles où, par la suite seraient passés d'autres réseaux et canalisations. Mais on voit là un des effets de la DSP : celui qui ne vise que son profit fait tout pour réduire ses charges, et tant pis pour celui qui héritera dans vingt ans d'un réseau vieilli et peut-être coûteux à faire fonctionner.

 

Quid de l'efficacité ?

L'expérience prouve que la solidité d'une chaîne est proportionnelle à celle de son maillon le plus faible. Dans le cas qui nous intéresse, on va partir de l'hypothèse d'une chaudière répondant aux meilleurs critères, de canalisations quasiment parfaites et sans pertes significatives, mais qu'en sera-t-il des utilisateurs, et des pertes qui devront leur être imputées du fait de la quasi absence d'isolation thermique des logements ( plus de 50 % du parc date d'avant 1970). Les occupants des logements qui vont bénéficier du chauffage urbain vont-ils devoir, en plus, supporter les coûts de l'isolation thermique, tout en payant au prix toujours plus fort la fourniture de chaleur ? Là se pose vraiment le problème de la pertinence des investissements réalisés qui seront payés, in fine, par les consommateurs, et les contribuables, pour le plus grand profit, on l'espère, des actionnaires de GDF-Suez.

 

Quid de la pertinence stratégique ?

Produire de la chaleur en grande quantité pour chauffer les logements est une nécessité – même si le débat reste ouvert. Mais la produire comment ? En faisant fonctionner des chaudières qui consommeront un carburant toujours plus onéreux, ou en rentrant dans des cycles vertueux qui permettent à la fois de réduire les consommation tout en utilisant des ressources jusque là négligées. Le peu qu'on sait aujourd'hui, c'est qu'on brûlera des ordures ménagères, avec en apport en bois (production locale, promis, juré !), et éventuellement un apport en gaz (russe ? algérien ? autre ?) en cas de besoin. Il s'agit là, bien sûr, d'une ressource fossile, et non de méthane qui peut être produit, entre autres, par l'utilisation des boues des stations d'épuration, ou par la transformation des ordures ménagères comme cela se fait déjà soit à petite ou grande échelle en Inde, en Chine, et dans tant d'autres pays moins emblématiques, et même chez nos voisins européens qui ont la chance de ne pas s'être lié les mains par des investissements disproportionnés dans le nucléaire civil et militaire.

 

Essayons de conclure.

Oui au chauffage urbain, mais pourquoi ne pas avoir d'abord choisi d'économiser en isolant, au-delà des normes actuelles, les logements existants ?

Oui au recours aux énergies renouvelables comme le bois, mais comment sera gérée la nécessaire réduction des volumes de déchets ménagers, et l'équilibre entre les différentes sources ?

Oui à des solutions d'avenir permettant à la fois de réduire les coûts et l'impact écologique de l’activité humaine, mais pourquoi s'être engouffré dans ce qui semble bien être la révolution d'avant-hier et non l’évolution de demain ?

Autant de questions qu'on pourrait se poser, s'il n'est pas déjà trop tard.

 

Faites de beaux rêves.

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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 16:43

M. Macron, étoile encore et toujours montante du social-libéralisme à la sauce sapino-hollandaise, va-t-il réussir là où tant d'autres ont échoué, dans un domaine stratégique pour l'avenir de l'économie française ? Car s'il est un point sur lequel tout pourrait se jouer dans les vingt ans qui viennent, c'est bien celui de la manière dont on apprend à conduire une auto, et la manière dont on passe le permis de conduire. Le retour de la croissance a des détours inattendus...

Qu'en est-il aujourd'hui des auto-écoles et du permis de conduire ?

Moyennant quelques centaines d'euro (pas de "s" au pluriel, le mot euro est invariable, et sa division n'est pas un "centime" mais un "euro-cent", terme également invariable), on s'inscrit dans une auto-école, on use ses fonds de culotte dans une "salle de code" où sont projetées des séries de diapositives qui permettent de répondre, le jour de l'examen (ETG. Épreuve théorique générale), au QCM du même métal qui ouvre ensuite le droit à passer l'épreuve théorique. On ne peut être présenté à cette épreuve théorique que par une auto-école*, ce qui lui laisse tout loisir de choisir ses candidats suivant leurs chances de réussites. Ne revenons pas sur le problème des "places d'examen" pour l'épreuve pratique, qui n'est qu'un mode de gestion de la pénurie d'examinateurs, pas plus que sur le fait que les auto-écoles présentant, a priori, leurs meilleurs élèves, elles n'obtiennent pourtant qu'un taux de réussite global guère supérieur à 50 à 60 %, et parfois très inférieur, ce taux variant en fait parallèlement au niveau socio-culturel des candidats.

Au fil des années, l'enseignement a évolué (cela s'appelle "investir dans la formation" dans le jargon de la profession), ou au moins fait semblant.

Les vieux carrousels de diapositives qui tournaient sur les projecteurs Kodak ont été remplacés par des lecteurs de DVD et des projecteurs vidéo, les vieux écrans ont cédé la place à des écrans plats, interactifs parfois. On a renoncé à fumer dans ces locaux souvent exigus, et des boîtiers autonomes ont remplacé le papier-crayon traditionnel – mais côté pédagogie, on a continué comme avant – ouf !

On a continué aussi à remplacer les voitures tous les ans, et les élèves peuvent désormais profiter de la direction assistée, de la climatisation, et de quelques aménagements qui rendent également moins pénible le travail des moniteurs. Mais on en reste toujours à des concepts ou des habitudes d'un autre âge, par exemple cette obligation(?) de s'arrêter sur le second rapport, moraine d'un temps dont seuls les plus de 50 ans peuvent avoir le souvenir. Qu'importe, puisqu'on a toujours fait comme ça.

Et, plus que jamais, puisque les écoles de conduite ne sont pas là pour enseigner la conduite mais pour faire passer, et réussir si possible, le permis de conduire, on se cantonne à ces "parcours d'examen" desquels les inspecteurs ne veulent ni ne peuvent s'écarter, considérant qu'un programme n'est pas fait pour changer – on se demande pourquoi on a changé au cours des siècles les programmes de mathématiques puisque un plus un feront toujours deux.

Il y a une trentaine d'années, certains avaient pensé intégrer à l'enseignement (collège pour la théorie, lycée pour la pratique) général ou professionnel l'apprentissage de la conduite. Au fond, si tout le monde doit savoir conduire, autant généraliser l'enseignement. Les auto-écoles empêchèrent cette réforme, arc-boutées sur des concepts proches de ceux qui firent la gloire – passagère – d'un Pierre Poujade qui n'arrêta pourtant pas la fuite du temps.

Aujourd'hui, il est question de faire passer l'examen théorique (ça, c'est simple, il suffit de savoir lire et écrire, et d'appuyer sur des boutons dans le bon ordre) et pratique (un peu plus compliqué tout de même) par des postiers désœuvrés. Bonne idée, mais pourquoi pas par des enseignants de la conduite (désœuvrés ou pas) ? Le épreuves de mathématiques du baccalauréat ne sont-elles pas corrigées par des professeurs de mathématiques ? Cela semble tout de même plus sérieux que par des éleveurs – sauf le respect que je leur dois – de poules, parfois désœuvrés eux aussi.

Il est question aussi d'évaluer les prédispositions des élèves à la conduite d'une voiture "par ordinateur". Pourquoi pas – quand on voit de quelle façon c'est fait actuellement. Non, disent les auto-écoles. Et quel est leur argument ? Non pas une défense de la compétence, ou de l'intuition, ou de l'expérience des évaluateurs d’aujourd’hui, mais le fait que les futurs évalués pourraient tricher – chez les psy, cela s’appelle une projection.

Il est question de supprimer l'obligation d'effectuer au moins vingt heures d'apprentissage de la conduite avant de se présenter à l'examen – ce qui a produit le fameux "forfait 20 heures". Mais pourquoi 20, et pas 25, ou 15 heures. Aucune auto-école n'est capable de justifier cette mesure prise dans les bureaux d'une obscure direction ministérielle, par des gens qui n'ont qu'un très lointain rapport avec la pédagogie et ses contraintes.

Il est question de faciliter la location de voitures à doubles commandes, ce qui permettrait à des apprentis conducteurs de se perfectionner à moindre coût dans de meilleurs conditions que celles de la conduite dite supervisée aujourd'hui. Non disent les auto-écoles, seuls des formateurs dûment diplômés sont capables d'enseigner convenablement la conduite. Mais, que n'ont-ils enseigné à ce jeune homme qu'on doit appuyer sur le frein pour ralentir et s'arrêter quand un obstacle se présente – j'étais son passager quand j'ai dû crier "freine ! mais freine, bon D... !" pour qu'il réagisse – évidemment, il avait entrepris de redescendre tous les rapports les uns derrière les autres, comme on le lui avait enseigné. Que n'ont-ils enseigné à cette jeune fille de quelle manière on dépasse un véhicule sur une route à double sens, elle qui peut conduire puisqu'elle a obtenu son permis à la première tentative, mais n'ose pas prendre le volant car elle connaît trop bien ses limites ?

Il est question de tirer un trait sur un système qui est loin d'avoir fait ses preuves, le taux d'accident des 18-25 ans (les néo-conducteurs) ayant chuté, certes, mais ne reflétant en rien l'excellence, ou du moins les immenses progrès, constatée de cette formation dispensée par les auto-écoles qui, quelle que soit leur forme juridique ou leur organisation économique, fonctionnent de la même façon depuis des lustres. Les "exploitants" (c'est le terme officiel) d'écoles de conduite pourront toujours défiler dans la rue, bloquer les carrefours, protester de mille façons, il n'en restera pas moins que, calcifiés dans des pratiques d'un autre âge, incapables d'évoluer, leur disparition est inscrite dans l'histoire et est inéluctable.

Régis Hulot avait écrit il y a environ dix ans un texte que je viens de retrouver (voir ci-dessous). Il y évoquait la baisse de la mortalité routière, effet de la volonté politique incarnée alors par Jacques Chirac. Il soulignait l'absence totale, dans le débat comme dans l'action, des enseignants de la conduite. C'est dire à quel point, aujourd'hui, ceux qui viennent nous parler de formation, et d'éducation à la sécurité routière, sont qualifiés pour le faire, eux (et je n'oublie pas la toute petite caste des inspecteurs du permis de conduire, pas prête à abandonner ce pouvoir sans contrôle qui lui a été maladroitement donné) qui n'ont en réalité jamais fait grand chose pour donner à leurs élèves les moyens de conduire en ayant à l'esprit la sécurité, celle des autres et la leur.

*NB. Bien entendu, on peut se présenter comme candidat libre. Je ne vais pas m’étendre sur l'accueil réservé à de tels héros, dont les chances de réussite sont faibles, puisqu'ils n'ont pas appris, non à conduire, mais à conduire à la manière des inspecteurs, en tenant compte des lubies de l'un, du caractère imprévisible de l'autre, des remarques acerbes d'un troisième, sans parler des délais auxquels on est, étrangement, contraint... L'art des "ronds-points", la rétrogradation inutile des rapports (on prononce "rétrogradage des vitesses"), tout cela fait l'objet d'une connivence qui n'a rien à voir avec la sécurité routière.

Dieu merci, nous n'y sommes pour rien !

Les chiffres de l'année sont donc, sinon excellents, du moins très bons pour ce qui concerne la baisse du massacre routier annuel. Cela en est au point que certains vont réclamer la baisse des primes d'assurances, ce qui se fera peut-être, mais plus tard, et si c'est possible…

A qui devons-nous ces vies sauvées, ces blessés légers au lieu de graves, ces drames trop ordinaires évités ? A la baisse généralisée de la vitesse (presque) uniquement due au fait que, hors une réglementation plus sévère, on a multiplié le "risque" d'être pris et puni.

Il aura suffi de quelques radars automatisés (10, 20, 50 actuellement, et près de 1000 promis dans deux ou trois ans) pour que les gens changent de comportement. Il aura suffi de la certitude non pas d'être "flashé" mais que la sanction ne soit plus évitable pour que les automobilistes aillent un peu moins vite, et surtout n'aillent pas plus vite qu'il n'est permis. Et aujourd'hui, il est possible de télécommander les radars, de les régler à 80 km/h sur les routes les jours de pluie, ou à 80 km/h ou 90 km/h à l'approche des zones de travaux sur autoroute… Ainsi, dans ce domaine au moins, une règle obligatoire s'applique, non parce qu'elle convient à celui à qui elle s'applique mais parce qu'elle est une règle obligatoire. Tout un programme ! Il ne reste plus qu'à espérer la même chose dans le domaine du contrôle de l'alcoolémie (et le taux délictuel à 0,50 g/l).

Et nous, les moniteurs, que faisons-nous dans tout cela ? Rien, évidemment, de même que les inspecteurs du permis de conduire et – dit-on – de la sécurité routière. Rien parce que nous n'existons pas en tant que pédagogues, rien parce que nos méthodes (notre pédagogie de caserne) et nos techniques d'enseignement (la répétition inlassable des mêmes gestes sur les mêmes parcours) sont inutiles voire nocives quand on parle de sécurité, rien parce que nous avons renoncé à agir sur les comportements pour ne pas alourdir les coûts de formation, rien parce que nous avons accepté la dévalorisation graduelle et inéluctable de notre travail, rien parce que nous continuons à rêver et à faire rêver nos élèves (de "élever", mais vers quoi ?) de cet extraordinaire instrument de liberté qu'est la voiture et son moteur à combustion interne. Nous nous sommes réduits à des "montreurs-de-comment-ça-marche", nous avons baissé pavillon devant une bureaucratie bornée et veule, nous avons choisi de vendre des formations au lieu d'enseigner, d'éduquer (de ex ducere, c'est à dire conduire dehors, conduire hors de l'obscurité et vers la lumière de la connaissance) nos élèves, nous avons choisi l'abaissement de nos qualités en les partageant avec les parents de nos élèves (la fameuse AAC, arme fatale contre les formateurs !), et nous voilà tout fiers de nous, puisque les auto-écoles n'ont pas eu le moindre effort à produire.

Mille cinq cents morts de moins sur les routes et nous n'y sommes pour rien. Encore quelques milliers de vies à épargner pour parvenir à ce qui sera considéré comme "normal". Ce qui se fera ou ne se fera pas se fera donc sans nous.

Vraiment, merci mon Dieu, de n'être pour rien dans tout cela.

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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 19:13

Quelque part, dans un désert nord-américain, au sein d'une base quasi-secrète totalement sécurisée, dans une grande salle aux murs couverts d'écrans plats et à la propreté presque chirurgicale, assis dans un fauteuil ergonomique, devant d'autres écran, la main sur un simple joystick, un soldat états-unien pilote un drone au-dessus des montagnes du Yémen. Dans quelques instants, grâce aux renseignements recoupés en temps réel donnés par de multiples sources, et en particulier par des agents locaux ou infiltrés des forces spéciales, il aura la certitude qu'un des ennemis mortels des États-Unis se trouve dans cette petite maison qui apparaît sur son écran. En quelques secondes, l'objectif est acquis. Sur l'écran inondé de lumière, on ne va pas tarder à découvrir l'étendue des dégâts. La confirmation de la réussite de la mission ne sera donnée que dans quelques heures. Pour le moment, le pilote peut souffler, se détendre un instant sur son fauteuil en pensant à la bière fraîche qu'il ira boire avec ses collègues au mess de la base.

 

Quelque part, dans un village pakistanais, irakien ou syrien, dans une petite maison aux murs couverts d'emblèmes et de portraits des martyrs, assis en tailleur sur un confortable tapis en compagnie de quelques amis, dans la main un téléphone satellite crypté dernier cri, un dignitaire d'une organisation qui se nomme peut-être État Islamique s’entretient avec un jeune homme qui se trouve à quelques milliers de kilomètres de là. Dans quelques instants, grâce aux renseignements collectés au cours des séances de repérage, ou par des correspondants acquis à cette cause qui trompent l'ennui du chômage et du futur sans avenir en arpentant les rues des villes occidentales, l'homme assis aura la certitude que des ennemis mortels de l'Islam se trouvent dans ces locaux dont lui parle son interlocuteur. En peu de temps, l'objectif est confirmé, le jeune homme a pris sa voiture, est arrivé à destination, s'est fait ouvrir la porte qui ne protège plus ses futures victimes, et élimine ceux qui lui ont été désignés. Sur le sol inondé de sang et de débris humains, les secours ne vont pas tarder à découvrir l'étendue des dégâts. La confirmation de la réussite de la mission sera donnée dès que l'assaillant aura pu communiquer avec son donneur d'ordres. Pour le moment, pas vraiment le temps de souffler, de se détendre même un instant : la traque est lancée. A la différence du drone de métal qui rentrera tranquillement à sa base sous le contrôle d'un second pilote, le jeune homme qui a tiré, qui a crié "Allah est grand", qui a vengé par le sang un autre sang versé, sait qu'il n'a que très peu de chances de rentrer chez lui, de retrouver famille et amis. Sera-t-il abattu par un tireur d'élite, mourra-t-il dans l'accident de la voiture dont il s'est emparé pour fuir, cherchera-t-il à forcer le barrage que forment trente policiers qui videront leurs chargeurs sur son corps déjà sans vie, il ne le sait pas encore. Mais il mourra, en martyr selon lui. Et de son sang naîtra un autre désir de vengeance.

 

Drones de riches, drones de pauvres, demeure vraie cette remarque faite il y a quelques heures à la télévision. On évoquait la centralisation de la décision, la décentralisation de l'action.

 

Je ne pleure pas sur les assassins. Leur faute ne relève plus de nous. Je pleure sur la société qui les engendre.

 

Régis Hulot.

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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 18:53

Dimanche soir, 18 janvier. Il y a déjà dix jour que cela s'est passé. Déjà d'autres événements commencent à recouvrir, comme un peu de poussière que le vent soulèverait, le souvenir de la catastrophe, du massacre qui a eu lieu à Paris dans les bureaux de Charlie-Hebdo, à Montrouge, porte de Vincennes dans l'est de Paris.

Le mercredi soir, nous étions des milliers, silencieux, prostrés, atterrés, épouvantés, à nous retrouver dans la rue et sur les places pour tenter de nous rassurer un peu. Le samedi et le dimanche, nous étions des millions à dire notre révolte devant l'ampleur du crime.

J'ai trouvé ce beau texte de JMG Le Clézio que reprend un professeur de philosophie sur son blog, qui dit, dans un autre registre et avec son talent plein de simplicité et d'harmonie, tout ce que nous devrions savoir depuis longtemps : nous ne sommes pas tout à fait innocents de ces crimes, même si ce sont d'autres qui sont coupables.

RH

 

 

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16 décembre 2013 1 16 /12 /décembre /2013 08:08

Lundi matin, 7 heures.

 

Les gestes sont-ils devenus mécaniques? Certainement pas, mais il faut dire qu'on s'y tromperait.

Éteindre le réveil une première fois, une seconde cinq minutes plus tard, une troisième après cinq nouvelles minutes mais s'arracher tout de même à la chaleur de la couette, poser un premier pied par terre, aller jusqu'à la salle de bain - avec Scarlett (notre chatte familiale) dans les jambes car elle réclame déjà sa pitance. Puis remplir la bouilloire électrique, préparer le thé du matin après avoir allumé la radio.

 

Les deux nouvelles arrivent l'une derrière l'autre : Peter O'Toole, à Londres, et Joan Fontaine, chez elle à Carmel en Californie, viennent de mourir. L'un incarna, et avec quelle intensité et quel succès, le colonel Thomas Edward Lawrence, l'autre fut, sous la direction d'Alfred Hitchcock, la "seconde" madame de Winter dans un Rebecca qu'on peut revoir cent fois, avec un plaisir que rien ne vient affadir. Bien sûr, ils ne furent pas que cela (Peter O'Toole a parcouru tout le répertoire shakespearien), mais c'est la marque indélébile qu'ils me laissent, associée au souvenir des heures passées dans les salles obscures où je suis entré bien des fois sans passer par la caisse, profitant de portes mal fermées ou de détours inattendus.

 

Un souhait. Qu'on ne fasse pas découvrir Lawrence d'Arabie aux nouvelles générations à la télévision, mais que ce film ressorte sur grand écran, remastérisé pourquoi pas, aux dimensions qu'a voulues son auteur. Quant à Rebecca, qu'on le garde, dans son velours en noir et blanc, pour de petites salles aux écrans presque carrés, si jamais il en reste.

 

Faites de beaux rêves.

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 21:07

Communiqué Ligue des Droits de l'Homme

Paris, le 27 février 2013

Stéphane Hessel reste vivant

Pourrions-nous croire à sa mort, après quatre-vingt-quinze années d’une vie plus riche qu’un roman ? Commencée dans deux patries successives, elle s'est poursuivie au milieu de la poésie, du surréalisme et d’une profonde culture humaniste et européenne. Puis ce fut la Résistance, Buchenwald, d’où il réchappe quasi miraculeusement, et la France libre. Ensuite, après le compagnonnage avec Mendès France à Londres, Stéphane Hessel est à l'ONU, avec René Cassin, pour la préparation de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. La suite, c'est son combat inlassable pour la conquête de tous les droits, pour tous et partout.

S'il fut un diplomate reconnu jusqu’à devenir ambassadeur de France, c'était aussi un homme alliant l’esprit de résistance et la volonté de construire « un monde solidaire et organisé », « une structure de l’économie mondiale plus équitable ». Donc à la fois le club Jean-Moulin, il y a cinquante ans, pour penser « une République moderne », mais aussi en 1997, le Collège des médiateurs pour la régularisation des sans-papiers ; le refus de la colonisation des territoires palestiniens, qui lui valu d’être traité d’antisémite, lui, le survivant des camps, par ceux que leur bêtise et leur haine aveuglent ; et encore, après la honte du « ministère de l’Identité nationale », la fondation de Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui, et le rendez-vous du printemps, chaque année, aux Glières.

Lui-même l’a toujours répété, le fil conducteur de ce parcours fascinant, c’est son « investissement dans les droits de l’Homme » : « l’opposé de ce qui avait failli me faire mourir », mais aussi « le fil conducteur d’une histoire qui a un sens et qui donne de plus en plus de responsabilité et de liberté aux individus ». Son autobiographie, il l’avait appelée Danse avec le siècle, parce qu’« à force de déséquilibres, l’histoire est susceptible de produire des équilibres plus riches ». Et pour construire ces nouveaux équilibres, regrettant trop souvent chez les hommes politiques « le manque de courage, le désir de flatter l’électorat plutôt que d’aller de l’avant », il appelait à « ne pas compter seulement sur les gouvernements pour poursuivre les objectifs auxquels nous tenons », à miser, comme il l’a fait si intensément, sur « la mobilisation de la société civile ». Comme nous.

Laissons-lui la parole une fois encore. Voici la conclusion du chapitre qu’il avait donné à L’état des droits en France, publié en 2012 par la Ligue des droits de l’Homme : « secouer la chape de plomb du pessimisme, du défaitisme et du déclinisme », retrouver « la capacité non seulement de s'indigner, mais encore d'espérer et d'entreprendre. Proposer, rassembler, agir pour construire d'autres rapports de forces que ceux de la domination oligarchique ; ne plus déléguer le choix de notre avenir à un « sauveur suprême » ou à des experts porteurs d'une prétendue rationalité fauteuse de crises ; dépasser les mirages de l'individuation et de la marchandisation en retrouvant le chemin de la solidarité, en « reconsidérant la richesse » pour remettre la valeur à l'endroit ; se rappeler que ce sont les Hommes qui font l'histoire, qu'aucune fatalité n'oblige à ce que l'humanité, dont les capacités augmentent sans cesse, subisse la régression de ses droits et de ses acquis au point de perdre espoir en l'avenir. Car si nous le pouvons, si nous le voulons vraiment, cet avenir est entre nos mains à tous. »

La Ligue des droits de l’Homme est fière d’avoir cheminé avec Stéphane Hessel. Elle est triste de l’entendre encore réciter Apollinaire : « J’ai cueilli ce brin de bruyère, L’automne est morte, souviens-t’en, Nous ne nous verrons plus sur terre », mais elle se rappelle qu’il chérissait aussi Hölderlin : « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve. »

« Ce qui sauve », il l’a porté, il nous le lègue. Faisons-le vivre.

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25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 21:24

Comme chaque dernier mardi du mois, nous avons été ce petit groupe, presque épargné par le pluie, qui est resté une heure en cercle, autour d'une lampe-tempête, en silence, à rappeler que la condition faite aux "sans-papiers" est indigne de la France.

 

Comme c'était facile de le faire, il y a six mois, quand était déversé sur tous un flot ininterrompu de propos souvent racistes malgré les précautions, toujours xénophobes malgré les protestations, constamment haineux malgré les sourires.

 

Comme c'est désespérant d'avoir à le faire aujourd'hui quand un gouvernement qui se réclame de la gauche, celle de Jean Jaurès, de Léon Blum, de Daniel Mayer, applique sans vergogne la législation qu'il a héritée d'une autre majorité politique qu'il n'avait de cesse de dénoncer.

 

Terrible constance des actes, malgré les discours.

 

Terrible constance des hommes de pouvoir.

 

 

Faites de beaux rêves.

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Published by Régis Hulot - dans Brut de décoffrage
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25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 20:34

Au fil du temps, la "grande distribution" nous a accoutumés à de multiples gaspillages qui sont la marque des individus ou des sociétés qui se croient riches et qui ont, de ce fait, perdu le sens des valeurs les plus ordinaires. C'est ainsi que sont jetés (pour éviter de faire "économe"?) des produits arrivés à quelques jours seulement de leur date de péremption, ou que disparaissent dans les poubelles des objets en bon état mais dont l'emballage est abimé, car "les gens n’achèteront pas une chose dont l'apparence n'est pas parfaire".

Malgré tout, certains produits jetables par essence ont disparu des hypermarchés, comme des plus petits établissements, tant ils représentaient le symbole même du gaspillage. Quelques fractions de seconde pour les fabriquer, une vingtaine de minutes d'usage, et plusieurs décennies pour que la nature les recycle(?), les sacs de caisse n'ont pas survécu à la conjonction de deux désirs.

 

Le premier, fort louable, a été exprimé par les tenants de l'économie, voire de l'écologie économe, qui ont vu, et on ne peut le leur reprocher, tous les inconvénients de ces chiffons de matière plastique qui, après avoir décoré les branches des arbres jouxtant, sur des kilomètres, les décharges qui font la beauté de certains paysages, finissent leur vie entre deux eaux dans les océans et finissent dans les estomacs de nombreux animaux, les tuant comme autant de harpons silencieux.

Le second est plus pervers. Au prétexte de montrer leur amour pour une économie "durable", les hypermarchés ont vendu, pour une somme modique (mais TVA comprise), des sacs solides et réutilisables, échangeables en cas de détérioration, voire remboursables (Hors taxes, évidemment). Ils ont donc réinventé la consignes qu'on connue nos parents ou grands-parents.

Heureuse initiative, dont chacun sait qu'elle représente un véritable trésor pour celui qui met en place un tel système, car il n'empêche pas de vendre régulièrement ces sacs "faits pour durer", sans avoir pour autant à en rembourser ou à en échanger un grand nombre. Et s'il fallait une preuve de l'intérêt que représente ce système, on la trouverait dans le fait que la totalité des enseignes a adopté cette pratique. Être copié, c'est avoir eu raison juste avant les autres.

 

Les sacs de caisse ont donc disparu, au grand dam de leurs fabricants.

Disparu ? Certainement pas. Car le génie des commerçants est sans limites.

Et c'est ainsi qu'on a vu apparaître, sur les marchés traditionnels comme dans les hyper- et autres supermarchés, des sacs en plastique, souvent de couleur verte (pour "faire écolo", c'est l'évidence) ou encore translucides, qui servent à emballer fruits et légumes vendus au poids ou à l'unité.

 

La seule question qui se pose à mes yeux est la suivante : fabrique-t-on aujourd’hui plus ou moins de "sacs à fruits et légumes" qu'on ne fabriquait jadis de "sacs de caisse". La réponse devrait nous permettre de savoir qui a gagné cette bataille.

 

Faites de beaux rêves.

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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 16:47

Il y a 26 ans, un réacteur nucléaire explosait quelque part en Ukraine...

 

Inutile de revenir sur la panique qui a suivi, tant en URSS que dans les pays européens, et sur les mensonges de tous ceux qui confondirent, comme d'habitude, information et communiqués d'état-major. Menteurs ici, menteurs là, menteurs comme toujours quand il s'agit de prendre des responsabilités.

 

Aujourd'hui, on nous annonce comme une réussite (à venir) la construction (par des entreprises françaises!) d'un super-sarcophage (en grec, "ce qui mange les chairs") qui protégera des rayonnements ionisants pendant un siècle. Et le démontage, ensuite, de l'acienne protection en béton, ou de ce qu'il en reste, avec en prime l'élimination des ruines du réacteur dans lequel il resterait 200 tonnes de "combustible irradié".

 

Quand cesseront-ils de se payer notre tête?

 

Faites de beaux rêves.

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"Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au-dessus d'eux  l'autorité de personne alors c'est là en toute jeunesse et en toute beauté, le début de la tyrannie."
Platon.

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